La Terre bleue de nos souvenirs – Alastair Reynolds 23


La-Terre-bleue-de-nos-souveLa Terre bleue de nos souvenirs
Les enfants de Poséidon T1

D’Alastair Reynolds

Bragelonne – epub 578 pages

Quatre jours. C’est le temps que j’ai mis pour dévorer ce pavé (en numérique, l’effet pavé s’atténue beaucoup, certes). Entre Noël et Nouvel an, en pleines célébrations familiales, avec des bouts de chou de 2 et 4 ans à fond dans La Reine des Neige (« libérée, délivrée ») ,  ce qui constitue assurément les meilleures conditions pour lire. Et pour lire de la SF avec des vrais morceaux de science et de technologie dedans, c’est bien évidemment le bon moment. Là réside tout le talent d’Alastair Reynolds. Faire oublier le réel. Nous faire voyager sans quitter notre canapé. Mais plus encore. Alastair Reynolds sait raconter une histoire. Il sait vendre du rêve. Et écrire de la bonne SF, de la SF qui ouvre des perspectives, qui donne envie de croire qu’un autre monde est possible, que la technologie peut être une source de progrès social, médical, humain et que le vide spatial n’est pas un territoire hostile, ni une limite, mais un vaste champs des possibles. Que la science est une clé, celle d’un avenir différent et meilleur, même si rien n’est jamais simple ou ni facile. Dans La Terre bleue de nos souvenirs les humains sont hyperconnectés, capables de projeter leur esprit dans des robots ou même dans des corps d’accueil. Le réseau, l’aug, est présent en permanence. Le Mécanisme régule les comportements violents. Tous ces éléments traditionnellement associés à la dystopie ne sont guère menaçant ici. Ils ne restreignent pas les libertés humaines. Au contraire, ils permettent le développement de la réflexion. Bien entendu, il ne s’agit pas de ne voir qu’une version idyllique (car tronquée) de la science, mais bien de recentrer la responsabilité : elle incombe à l’homme qui utilise l’outil plutôt qu’à l’outil lui-même. D’autres thèmes scientifiques sont explorés : la panspermie, l’exploration spatiale, le développement de l’intelligence artificielle… De la science-fiction pure et dure, mais sans le jargon ou des pages et des pages d’explications qui restent nébuleuses pour le lecteur ne disposant pas d’un doctorat d’astrophysique. Pas de hard SF inaccessible ici, mais de la spéculation sur les sciences à partir de ce qui existe maintenant et telles qu’elles pourraient être en 2161.

Premier tome d’une trilogie, La Terre de nos souvenirs peut se lire comme un one shot puisque la plupart des arcs narratifs trouvent une résolution à la fin du roman. Ne fuyez pas, vous ne serez donc pas obligés de lire la suite, mais je vous garantis que vous aurez envie d’une suite. Dans ce roman, nous suivons Geoffrey et Sunday Akinya, héritiers parmi d’autres d’une puissante famille de la Fédération d’Afrique de l’Est. Si leurs cousins Hector et Lucas ont repris les rênes du puissant empire Akinya fondé par leur grand-mère, la charismatique Eunice, Geoffrey travaille à la préservation des éléphants dans la réserve qui jouxte la propriété familiale proche du Kilimandjaro. Sunday, plus rebelle, s’est exilée sur la Lune pour tenter de vivre de son art. Leurs relations compliquées avec la famille et leur total désintérêt des affaires ne les prédestinaient pas à vivre la chasse au trésor déclenchée à la mort d’Eunice. D’indices en déductions, de la Terre à la ceinture de Kuiper en passant par la Lune, Mars ou encore Phobos, Geoffrey et Sunday vont tenter de comprendre la dernière leçon d’Eunice. L’intrigue se met doucement en place et l’auteur prend son temps pour poser son univers. L’immersion s’est faite en douceur et avec délectation en ce qui me concerne.

En résumé, de la SF de qualité comme celle-ci, j’en redemande. Vivement la suite !

Les étoiles étaient apparues, et, à l’ouest, l’horizon se parait encore d’une lueur rose scintillant de lampe à plasma. Après avoir quitté le dîner, Geoffrey avait traversé les lucarnes en verre pour se rapprocher du rebord sans protection. Il avait levé les yeux et observait le lent passage des communautés proches de la Terre. L’aug lui indiqua les noms et le rattachement des stations et des plates-formes en peignant des drapeaux et des logos d’entreprises dans les cieux. Un spectacle magnifique, si l’on réfléchissait deux secondes au véritable exploit humain que cela représentaient, et à toutes les générations ayant dépensé sang et sueur pour le réaliser. Des communautés pacifiques en orbite terrestre, des villes sur la Lune, Mars et même plus loin, et tout cela, théoriquement, à sa portée.
En 2030, à l’époque de la naissance d’Eunice, rien de tout cela n’existait. Seule la chimie permettait de propulser des fusées dans l’espace. Il restait quelques stations spatiales délabrées, fabriquées avec des boîtes de conserve. Les traces de pas sur la Lune étaient intactes depuis soixante ans. Un peu plus loin, quelques robots bruyants, aux allures de chiots, se traînaient sur Mars. Des sondes spatiales, de la taille de couvercles de poubelles, s’enfonçaient dans les ténèbres.
Le ciel nocturne était un océan sombre et vertigineux.

Encore !

Cela changeait tout. Tôt ou tard, le monde l’apprendrait et à partir de là… chaque pensée, chaque action, le moindre désir et la moindre ambition seraient teintés de façon indélébile par cette découverte. Comment pourrait-il en être autrement ? Il existait une autre espèce intelligente quelque part, assez près pour établir un contact. Et même si elle n’était plus là, la simple existence de son œuvre était assez stupéfiante pour changer fondamentalement la vision qu’avait l’humanité de l’univers.
Bon, peut-être. Le monde n’avait eu aucun mal à encaisser les étourdissantes leçons de la science moderne, après tout. La réalité n’était qu’un tour joué par la cognition, une illusion tissée par le cerveau. Sous la peau apparemment solide de l’univers se trouvait une effervescente irréalité de mécanique quantique, qui se déroulait dans un paysage aussi déformé et surréaliste qu’un tableau de Salvador Dalí. Des mondes fantômes se détachaient du présent à chaque décision. L’univers lui-même retomberait un jour dans un état de stase entropique absolu, la véritable fin des temps. Aucune action, nul souvenir d’une action, pas la moindre trace de souvenir, ne pouvait durer pour toujours. Tous les agissements humains, du minuscule geste de bonté à l’immense réussite artistique, étaient vains, au final.

logo diversité petitItem 16 : premier livre d’une série SFFF

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