L’Une rêve, l’autre pas – Nancy Kress

L’Une rêve, l’autre pas

De Nancy Kress

ActuSF – 172 pages – Traduction de Claire Michel

États-Unis, 2008. Le génie génétique a progressé au point que les plus fortunés peuvent s’offrir des enfants modifiés qui n’éprouvent plus le besoin physiologique de dormir. Un être humain « perd » un tiers de sa vie à dormir. Ceux qui peuvent se passer de sommeil acquièrent un avantage significatif sur les autres : plus de temps pour apprendre, identifier et développer ses talents, travailler et, par ricochet, s’enrichir etc. Richard et Elizabeth Camden souhaitent avoir un enfant. Richard, milliardaire, a les moyens d’acheter ces modifications génétiques, même si son épouse ne le souhaite pas. En bon chef de famille, il ne lui laissera pas le choix. Mais la grossesse d’Elizabeth réserve une surprise : elle est enceinte de deux jumelles (issues de deux ovules différents). Leisha fait partie des quelques enfants Non-Dormeurs et Alice n’a subi aucune modification.

Nancy Kress s’attache à la jeunesse et au début de la vie d’adulte des deux soeurs. Elles grandissent, éduquées de manière différente, considérée différemment par leurs parents et par le reste de la société. Richard n’a d’yeux que pour Leisha tandis que Elizabeth s’attache à Alice. Les relations familiales sont explorées avec beaucoup de justesse et acuité jusque dans les moments les plus cruels. Ce qui intéresse Nancy Kress c’est le comportement des êtres humains et, par ricochet, de la société dans son ensemble en réaction à une innovation technologique qui brouille les repères traditionnels et qui pousse une partie de l’humanité dans une direction différent. Avec en arrière-plan un questionnement idéologique. Leisha est éduquée selon la philosophie de Kenzo Yagai, le Yagaiisme : la dignité repose sur ce qu’un homme peut accomplir par ses propres efforts et le contrat à bénéfice mutuel devient le fondement de la société. Les Non-Dormeurs, capables de beaucoup, donnent beaucoup. Ils aident ceux qui peuvent moins. En contrepartie, les faibles et les improductifs ne doivent rien. Mais quelle est la viabilité de ce système ? Que doivent exactement les Non Dormeurs aux gens normaux et pourquoi ?

« Madame Camden, dit tranquillement Susan, par le plus grand des hasards, vos deux ovaires ont ovulé le mois dernier. Nous avons retiré un des ovules pour la chirurgie génique. Par un hasard encore plus grand, l’autre a été fertilisé et s’est implanté. Vous portez deux foetus. »
Elizabeth Camden s’immobilisa.
« Des jumeaux ?
— Non », dit Susan. Puis elle se rendit compte de ce qu’elle avait dit. « Je veux dire, si. Des jumeaux, mais pas identiques. Un seul a été altéré génétiquement. L’autre ne lui ressemblera pas plus que n’importe quel enfant de la même fratrie. C’est un bébé prétendu “normal”. Et je sais que vous ne vouliez pas d’un bébé prétendu normal.
— Non, je n’en voulais pas, dit Camden.
— Moi si », dit Elizabeth Camden.
Camden lui lança un regard féroce que Susan ne put interpréter. Il ressortit la cigarette, l’alluma. Il montrait son profil à Susan, réfléchissant intensément ; elle doutait qu’il sache que la cigarette était là, ou qu’il l’allumait.
« Le bébé est-il affecté par la présence de l’autre ?
— Non, dit Susan. Non, bien sûr que non. Ils se contentent de… coexister.
— Pouvez-vous le faire avorter ?
— Pas sans risquer de les faire avorter tous les deux. En retirant le bébé non modifié, on pourrait provoquer un changement de la muqueuse utérine qui pourrait conduire à un avortement spontané de l’autre. » Elle prit une profonde inspiration. « Ce choix est possible, bien sûr. Nous pouvons recommencer tout le processus. Mais, comme je vous l’ai dit à l’époque, vous avez eu de la chance que la fécondation in vitro prenne dès le second essai. Il faut huit ou dix essais à certains couples. Si nous recommencions depuis le début, le processus pourrait être long.
— Est-ce que la présence de ce second foetus fait du mal à ma fille ? demanda Camden. Lui prend des nutriments ou quelque chose d’autre ? Ou cela va-t-il changer quelque chose pour elle plus tard pendant la grossesse ?
— Non. À part un risque d’accouchement prématuré. Deux foetus prennent beaucoup plus de place dans le ventre, et s’ils sont trop serrés, l’accouchement peut être prématuré. Mais le…
— Prématuré de combien ? Assez pour compromettre la survie ?
— Très probablement pas. »
[…]
— Oui. Eh bien. Êtes-vous sûre que le second fœtus ne menace pas ma fille ? »
Susan dit délibérément. « Pas plus que le fœtus génétiquement altéré ne menace celui qui a été conçu naturellement. »
Il sourit. Sa voix était basse et pensive.
« Et vous pensez que cela devrait être tout aussi important pour moi. Mais ce n’est pas le cas. Et pourquoi devrais-je dissimuler mes sentiments ? »

L’Une rêve, l’autre pas constitue un excellent moyen de découvrir l’œuvre de Nancy Kress. C’est aussi une novella incontournable dans les oeuvres traduites et disponibles de l’autrice. Pour ma part, je l’ai commencé à 22h30 un soir et je me suis couchée à 1h du matin pour le finir (interview fournie par ActuSF comprise). Il n’est pas si courant qu’un bouquin botte assez la vieille peau que je suis devenue pour la priver de sommeil.

Lettre K
Challenge ABC littérature de l’Imaginaire 2018

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