La Justice de l’Ancillaire, Les Chroniques du Radch T1 – Ann Leckie 16


justice ancillaire leckieLa Justice de l’Ancillaire
Les Chroniques du Radch T1

D’Ann Leckie

J’ai Lu Nouveaux Millénaires – epub 330 pages

Cette chronique de blog a trop longtemps attendu. Donc, pour cette fois, je vais prendre un raccourci et vous livrer, au lieu du traditionnel résumé, le texte de quatrième de couverture :

Rien ne peut arrêter l’expansion radchaaï. Chaque annexion fournit des armées supplémentaires, les ancillaires, des captifs à la conscience détruite changés en troupes de choc, des marionnettes animées par l’intelligence artificielle des vaisseaux de guerre de l’empire. L’un de ces vaisseaux, le Justice de Toren, a été détruit, victime d’un complot au plus haut niveau du pouvoir. Mais son IA est parvenue à s’échapper et à s’incarner dans le seul ancillaire rescapé du massacre. Dix-neuf ans plus tard, sa vengeance est sur le point de s’accomplir…

Nous voilà donc plongés dans le premier tome d’une trilogie de space-opera d’ampleur et extrêmement ambitieuse. Il s’agit aussi du premier roman d’Ann Leckie. Ces sont des éléments à garder en tête avant de juger La Justice de l’Ancillaire. J’en attendais beaucoup de par la kyrielle de prix reçus ( liste en fin d’article). Autant avouer tout de suite que ces attentes n’ont pas été comblées en partie à cause du roman lui-même et en partie à cause des choix de traduction réalisés (le premier qui traduit ça par « c’est la faute du traducteur » me paie une bière, parce que ce n’est pas tout à fait ce que je dis).

Commençons par le roman lui-même. On y suit Breq qui est en fait le Justice de Toren, intelligence artificielle d’un vaisseau de conquête Radchaaï, incarné dans un ancillaire humain. Breq veut assassiner l’empereur du Radch et recherche une arme spécifique : très puissante, capable de passer outre l’armure radchaaï, mais surtout totalement indétectable pour déjouer toutes les mesures de sécurité. La narration mélange allègrement le parcours de Breq pour retrouver cette arme et les évènements qui ont conduit le Justice de Toren à être détruit. L’abondance de flashbacks permet de plonger dans la psychologie très fouillée d’une IA devenue consciente et d’en mesurer la complexité. Ses questionnements et ses réflexions nous renvoient beaucoup à notre nature humaine :

Pour autant que je sache, les gens prenaient du kef pour cesser de ressentir les choses. Ou parce qu’elles croyaient qu’une fois leurs émotions court-circuitées, il en résulterait une rationalité suprême, une logique totale, une illumination authentique. Mais ça ne fonctionne pas comme ça.

Cependant, l’alternance passé/présent reste globalement confuse par la faute de transitions à peine marquées. Le lecteur a du mal à identifier les personnages, leurs liens, l’époque, la chronologie sur les deux premiers tiers du roman. L’intrigue en elle-même se traîne en longueur sur ces mêmes deux premiers tiers. En conséquence, le puzzle est très long à se mettre en place, le lecteur a du mal à percevoir les intentions de l’auteur (mais où allons-nous ?) et le roman ne décolle que sur le dernier tiers. Nous avons donc une longue mise en place, très descriptive. C’est souvent le défaut des premiers tomes introductifs de trilogie, mais ce qui passe bien dans La Terre bleue de nos souvenirs d’Alastair Reynolds par exemple, procure ici un sentiment de fouillis alors que le monde imaginé par Ann Leckie, riche et dense, se révèle en réalité très cohérent et intéressant.  D’autant que, sur le fond, Ann Leckie joue totalement la carte du space opera militaire et politique : un empire s’étendant sur de trop nombreux territoires pour garder sa cohésion, un dictateur sans scrupule pour leader, des ennemis extraterrestres (les Presgers dont nous ne saurons finalement pas grand chose et c’est dommage), une organisation complexe de la société Radchaaï avec ses conventions incompréhensibles pour les non-initiés et ses hiérarchies internes (un système de clientèles) ou externes (le Radch est la civilisation et tout ce qui n’est pas Radchaaï est de facto quantité négligeable)…

Le problème est de savoir quand ce que vous vous apprêtez à faire changera les choses. Je ne parle pas seulement de petits gestes qui, par une action cumulée, avec le temps ou en grand nombre, orientent le cours des événements selon des modes trop chaotiques ou subtils pour qu’on les suive. Le mot précis qui dicte le destin d’une personne et finalement le destin de celles avec lesquelles elle entre en contact est bien sûr un sujet courant de divertissements et de récits à morale, mais si chacune devait considérer toutes les conséquences possibles de tous ses choix possibles, personne ne bougerait d’un millimètre ou n’oserait même respirer, par peur des résultats à long terme.
Je parle d’une échelle plus grande et plus évidente. À la façon dont Anaander Mianaaï elle-même déterminait le destin de peuples entiers. Ou à celle dont mes propres actes pouvaient signifier la vie ou la mort pour des milliers de gens.

Au passage un autre extrait – toute ressemblance avec notre monde…

Et tu n’aimes pas que je le dise mais, la vérité, la voilà : le luxe s’obtient toujours aux dépens de quelqu’une d’autre. Un des nombreux avantages de la civilisation, c’est qu’en général on n’est pas obligée de voir ça, si on ne le souhaite pas. Tu es libre de profiter de ses avantages sans troubler ta conscience.

Sur la traduction à présent. Je regrette vraiment de ne pas être capable de lire en anglais. En version originale, le roman joue sur les genres : dans le Radch, les codes (qui rappellent les contraintes de l’étiquette victorienne, toujours devant un thé) sont tels qu’il est impossible de distinguer les hommes des femmes. Ni les vêtements, ni la langue ne permettent de « genrer ». En conséquence de quoi, l’auteur a fait le choix de raconter son histoire au féminin. En français, le traducteur a lui aussi transformé le traditionnel « il » en « elle », mais a choisi de ne pas féminiser le reste. Nous avons donc une cohabitation houleuse du féminin et du masculin avec des accords pour le moins bizarres : « Et la meilleure ami de cette enfant », « La grande prêtre ». Même si on habitue au bout de quelques dizaines de pages, ce choix de traduction (il fallait en faire un, certes) rend la lecture laborieuse et beaucoup moins fluide. Notre langue a aussi l’air de se faire écorcher vif (ou vive, your choice).

En définitive, je qualifierai La Justice de l’Ancillaire d’Ann Leckie de bon premier roman de space-opera militaire et politique que les choix narratifs et de traduction rendent malaisé à lire. Je n’ai pas encore décidé si je poursuivrai ou non la lecture du cycle, même si je pense qu’une trilogie doit se lire dans sa totalité pour être jugée avec équité.

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