Allégeance, Lebenstunnel T1 – Oxanna Hope 7


Allégeance
Lebenstunnel T1

D’Oxanna Hope

Rebelle Editions – 294 pages

Les aventureux membres du jury du prix ActuSF de l’uchronie arpentent régulièrement les terres du Young Adult et/ou de la romance quand les auteurs y commettent des histoires alternatives. Le plus souvent c’est avec bonheur (Les mystères de Larispem T1 pour le YA ou Les Aigles du Mississippi T1 pour la romance, ici M/M) et sans déplaisir. Dans Allégeance, premier tome de sa série Lebenstunnel, Oxanna Hope, nous plonge dans une dystopie uchronique young adult mâtinée de romance soft. Et le mélange fonctionne plutôt très bien, même si je suis très loin du public cible (gardez à l’esprit que je suis vieille et snob, merci).

Voici le décor : Hitler a gagné la Seconde Guerre mondiale. Deux cents ans plus tard, sous son dôme chargé de protéger les Aryens des morsures fatales du soleil et du réchauffement climatique, Germania, capitale du Reich, domine le monde au prix de l’éradication de toute autre race sur Terre. Au sein même de Germania, la pureté de la race est préservée. Dans le Lebensborn (une maternité) où travaille Krista comme aide-soignante, les enfants qui ne répondent pas aux critères physiques aryens sont considérés comme « impropres à la vie ». Ils sont éliminés et leurs corps incinérés. Les enfants sont d’ailleurs contrôlés régulièrement avant d’obtenir à seize ans un certificat définitif d’aryanité. Ceux qui s’éloignent des critères de pureté de la race (cheveux qui foncent par exemple) reçoivent une injection létale. Malgré les progrès de la science médicale, Germania produit encore 10% de « pommes pourries »… Résultat : une société de grands blonds et de grandes blondes absolument parfaits soumis à une compétition permanente pour être des aryens encore plus parfaits. Tout est normé et malgré un confort sans borne (des robots pour prendre en charge les tâches ingrates ou pénibles, une nourriture de qualité, l’ordre et la sécurité à chaque coin de rue…), la vie n’est pas très gaie. Même la procréation est réglementée : les deux premiers nés sont offerts à la nation et certaines femmes choisissent pour métier de donner des enfants à cette même nation. Les relations parents/enfants ne sont pas placées sous le signe de l’amour. C’est dans cet univers froid et désincarné qu’évolue Krista, seize ans. Un soir, elle rentre chez elle juste avant le couvre-feu et découvre Anna, une jeune femme essayant d’ouvrir une bouche d’égout alors même qu’elle est en train d’accoucher. Krista l’aide, mais n’a pas d’autre choix que de descendre elle aussi dans les égouts. Ce qu’elle y découvre va ébranler sa vision du monde : juifs, tziganes, et tous les rejetons des survivants des peuples éradiqués par les nazis, vivotent sous la surface. Parmi lesquels Élias, jeune homme mature et prêt à la révolte qui la fait légèrement craquer (j’ai dit romance soft, n’oubliez pas). Combien d’illusions le voyage de Krista dans les entrailles de Germania va-t-il lever ?

Raconté à la première personne du singulier, du point de vue de Krista donc, ce court roman permet une immersion totale dans un monde dont le côté lisse et propret s’effrite très vite au profit d’une réalité sordide. L’évolution du personnage est bien vue : Krista doit s’adapter, et vite, à une réalité différente et accepter une Histoire en désaccord avec celle présentée dans les manuels d’histoire (la propagande, cet outil merveilleux quand il est institutionnalisé). Ce qui implique pour l’adolescente de lutter contre un conditionnement de tous les instants, mais aussi, à peu de choses près, contre toutes ses certitudes. Très déstabilisée, elle a parfois des réactions très puériles, même pour une ado. Le regard des autres est aussi une donnée très importante pour se (re)construire : en une fraction de seconde, la jeune fille bien sous tous rapports devient le mal incarné puisque descendante d’un peuple responsable de l’Holocauste.  Oxanna Hope ne ménage pas ni ses personnages ni ses lecteurs. Je n’ai pas vu venir les deux twists finaux et la fin ouvre sur un nouveau tome qui promet d’être intéressant tout en ayant le bon goût de clore l’intrigue de ce premier opus de manière satisfaisante.

Les yeux écarquillés, je regarde tout ce monde qui s’agite dans un ballet incessant et bruyant. Je découvre une ville sous la ville. Des enfants courent, d’autres tiennent les mains de ceux qui, je suppose, sont leurs parents. Autour de nous se trouvent des semblants d’habitations taillées à même la roche. Il n’y a pas de carreaux aux fenêtres, seulement des portes composées de bois rongé par l’humidité. À première vue, ces constructions datent d’il y a un paquet d’années, si ce n’est de plusieurs décennies. Rien ici ne laisse paraître une once du progrès qui rythme la vie de mon peuple.
Et pour cause. Ces gens n’en font pas partie.
Devant ces édifications, le vertige me prend en réalisant que je me trouve si loin de ma maison aux murs immaculés et percés de larges baies vitrées. Même si je suis en théorie toujours à Germania, j’ai le sentiment d’en être à des millions de kilomètres.
Un peu partout, je vois des galeries aux contours irréguliers qui mènent je ne sais où. La plupart sont noyées dans les ténèbres, semblables à des gueules béantes, d’autres sont éclairées par des sortes de guirlandes de diodes vulgairement accrochées aux parois. Et puis, il y a cette tour carrée qui prend racine dans le sol et monte sur au moins trois étages. Elle me paraît aussi immense que large. Pourtant, je peux voir que son sommet n’en est pas vraiment un, c’est comme si on avait décapité le bâtiment. C’est étrange.
De nombreuses personnes viennent à la rencontre de notre groupe et c’est une explosion de couleurs qui emplit mon champ de vision. Ici, les cheveux des gens sont brun foncé ou clair, certains les ont d’une teinte tirant sur l’orangé, d’autres sont blonds comme moi. Je ne m’attendais pas à découvrir une telle diversité humaine dans un endroit comme celui-ci. La seule chose que ces inconnus ont en commun, c’est ce masque de colère et de haine qui altère leurs traits. Tous ont le regard braqué sur moi et je comprends que c’est après moi qu’ils en ont. Je me rends compte que ceux qui m’ont ramenée ici resserrent leur cercle autour de moi, comme pour me protéger de la vindicte publique. Le garçon qui m’avait ordonné de le suivre me saisit de nouveau par le bras et, sans la moindre marque d’hésitation, se fraye un chemin parmi cette population. Les gens me font l’effet d’une meute de chiens enragés quand nous passons près d’eux, mais aucun n’ose s’approcher de cette bulle invisible que mon geôlier et moi formons.

Challenge Summer Short Stories of SFFF
Lecture #3

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