American Elsewhere – Robert Jackson Bennett

American Elsewhere

De Robert Jackson Bennett

Albin Michel collection Imaginaire – 784 pages – Traduction de Laurent Philibert-Caillat

Vous connaissez l’expression « C’est trop beau pour être vrai » ? Elle pourrait résumer la vie de Mona Bright. Elle excellait dans son métier (flic à Houston). Elle s’était installée avec son mec, prête à fonder une famille. C’était trop beau pour être vrai. Sa vie a vrillé, la laissant à la dérive, complètement larguée, fauchée ou vivotant de petits jobs depuis sa démission, s’arrêtant de motels en motels sur les routes du Texas, la Louisiane ou d’Oklahoma dans une vieille caisse pourrie.

Au début d’American Elsewhere, le père de Mona vient de décéder, la laissant orpheline puisque sa mère s’est suicidée (en se tirant une balle de fusil de chasse dans la tête) trente ans auparavant. Entre son père et elle ce n’était pas le grand amour, loin de là. Sa mère aussi rêvait d’une vie de famille idéale, un rêve qui n’elle n’a jamais atteint. C’était trop beau pour être vrai. Mona hérite d’une Dodge Charger 1969 (rouge cerise, pas le modèle le plus discret), de mille dollars, d’une boîte pleine de papiers et de photos de sa mère sur lesquelles cette dernière semble heureuse de vivre, et d’une maison à Wink au Nouveau-Mexique. Mona pense avoir l’occasion de prendre un nouveau départ dans une jolie maison, celle de sa mère et l’occasion de mieux connaître le passé plus heureux de celle-ci. Petit problème : Wink ne figure sur aucune carte et semble se cacher à tous. Mais Mona n’a pas perdu des capacités d’enquêtrice. Elle finit donc par trouver Wink. La ville semble parfaite, bien que désuète, presque figée dans les années 50 avec ses maisons proprettes, entourées de jardins bien entretenus. Une incarnation du rêve américain de la middle-class. C’est beau. Trop beau pour être vrai ? Disons seulement qu’il vaut mieux ne pas sortir la nuit et que les habitants, par ailleurs charmants, ont un petit quelque chose de dérangeant.

On pourrait faire une liste à la Prévert des influences et des inspirations de Robert Jackson Bennett pour ce roman (de Twin Peaks à la Twilight Zone en passant par Stephen King, Neil Gaiman, Ira Levin et Lovecraft). Sauf que l’important n’est pas là. Deux questions se posent en réalité. Ces influences sont-elles digérées (et l’auteur parvient-il à s’en affranchir) ? Le roman fonctionne-t-il en dehors de son cadre référentiel ? La réponse est limpide pour ceux qui ont lu American Elsewhere : « oui absolument » pour la première et « plutôt oui » pour la seconde. Les autres devront me croire sur parole. Robert Jackson Bennett propose une atmosphère bien particulière avec une ville qui se trouve presque être un personnage à part entière de l’histoire, une dose de mystère entre horreur cosmique et SF (avec un laboratoire et des expériences dignes de savants-fous) et un parfum de nostalgie pour une période où tout paraissait plus simple (le regard de Mona au tiers du roman m’a un peu fait penser à celui de Marty McFly dans Retour vers le futur 1). A cela il ajoute un personnage principal féminin complexe, une survivante prisonnière de son passé et de son histoire familiale (jusqu’au bout), avec une impression persistante de décalage sur sa vie. Sur presque 800 pages (lues en numérique, précisons-le) Robert Jackson Bennett a la possibilité d’approfondir sa galerie de personnages / monstres et de faire monter la sauce horrifique déjantée. Point d’ennui malgré les digressions – même s’il faut aimer emprunter des chemins de traverses qui dépeignent le monde dysfonctionnel imaginé par l’auteur (Stephen King a le même travers dans ses romans récents). Le principal défaut d’American Elsewhere réside dans la lenteur de compréhension de Mona. Elle met bien trop de temps à agencer les indices quand le lecteur, lui, voit parfois les révélations arriver à des kilomètres, à se rendre compte que quelque chose cloche, que Wink n’est pas une bourgade comme les autres et que ses habitants ne sont pas tout à fait humains. Une fois qu’elle a pigé, par contre, le traitement de l’intrigue repart crescendo. Et que ça dépote et que ça poutre jusqu’au final en apothéose. Attention, même si on aime conduire un pick-up et manier du flingue, ce n’est jamais bourrin, ni à prendre au premier degré (la plume de l’auteur et la traduction ne laissent aucun doute sur ce point). Robert Jackson Bennett en profite souvent pour égratigner, non sans humour, le rêve américain et/ou la société contemporaine (la critique est tout à fait transposable ailleurs qu’aux USA) au travers de personnages idiots qui se croient malins.

En définitive, American Elsewhere s’affranchit de la tutelle de ses influences. Palpitant, accrocheur et rondement mené, il procure beaucoup de plaisir à la lecture (même pour ceux que Lovecraft laisse froid, comme moi).

Un extrait

Dee Johannes n’a peut-être pas la moindre idée de ce qu’il fabrique, mais il est déterminé à le faire avec style. Lorsqu’il part pour la première de ses deux missions du jour, il porte une chemise paisley Larry Mahan à boutons de nacre fraîchement repassée, un jean rétro Wrangler qu’il a soigneusement amidonné afin qu’il ne s’affaisse pas sous son cul, et bien sûr ses Lucchese en peau d’autruche lustrées la veille, brillantes. Depuis qu’il travaille au Roadhouse, il les cire tous les soirs, parce que ce foutu désert est plein de poussière et qu’un simple trajet vers la bagnole fait virer ses bottes au gris pâle. Il ne sait pas comment s’y prennent les cow-boys pour rester impeccables dans les films, alors que la région est si ouvertement hostile à toute velléité d’élégance. Il n’y a pas un pressing à des kilomètres.
Bien sûr, cette tenue n’est que l’accessoire des pièces maîtresses de son look : un Desert Eagle nickelé glissé à l’avant de sa ceinture et le fusil de chasse à verrou Mossberg 4×4, .30-06, qu’il porte en bandoulière. L’Eagle provient d’un type que Zimmerman et lui ont laissé à moitié mort sur le parking du Roadhouse l’été dernier. Après des recherches méticuleuses, il a acheté le Mossberg en ligne et se l’est fait expédier au bureau de poste d’une ville voisine. Évidemment, les deux armes ont été soigneusement astiquées et Dee se félicite de la manière dont elles luisent sous le soleil de l’aube.
Dee possède bien des choses qu’il adore – sa télé haute définition, son Bowflex, son pick-up Ford T-150 King Ranch, par exemple –, mais aucune ne lui est aussi chère que le Mossberg. Parce que ce fusil est, selon lui, l’emblème définitif et indéniable de sa virilité, le symbole sacré de sa vigueur et de sa puissance ; il est convaincu que sa simple présence dans ses mains lui confère une sorte de charisme animal, sauvage, de la même manière qu’épauler sa crosse en noisetier finition bleu mat (ce qu’il fait souvent devant son miroir, parfois torse nu, parfois plus) lui permet d’émettre un musc primal propre à faire paniquer tous les mâles du voisinage et à emplir les femmes d’une exaltation quasi religieuse.

Un autre

Tout bon Texan, au fond de son cœur, est persuadé que n’importe quel problème peut être résolu par l’emploi d’une arme de gros calibre.

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