Team Building – Katia Lanero Zamora

Team Building

De Katia Lanero Zamora

ActuSF, collection Nagori- 136 pages

Après Re:Start, Katia Lanero Zamora revient avec une novella qui s’intéresse cette fois au monde du travail.

Chez Zénage, une petite entreprise spécialisée dans les produits ménagers, on transforme la corvée du ménage en moment de bien-être et de pleine conscience grâce à des produits dont les parfums, les textures et les sensations procurent une expérience sensorielle sans pareille. Mais derrière cette façade apaisante, l’entreprise traverse une période délicate. Elle est sur le point de fusionner avec d’autres antennes. Les six salariés savent que leur quotidien va changer : nouveaux collègues, nouveaux bureaux, nouvelle organisation… Pour marquer le coup, Bruno, leur grand chef, décide d’offrir à l’équipe un dernier team building, en guise de remerciement. L’activité choisie prend la forme d’une expérience immersive en réalité virtuelle. Propulsés dans un univers de fantasy, les employés incarnent chacun une créature mythologique et doivent coopérer pour accomplir une série de quêtes afin de sortir du jeu. Mais que pourrait-il bien « mal » se passer dans un jeu censé améliorer la cohésion d’une équipe ?

Une équipe vraiment soudée ?

À travers cette petite entreprise, Katia Lanero Zamora compose une galerie de personnages immédiatement reconnaissables.
Bruno, le dirigeant, rêve d’être le manager idéal. Il applique avec conviction toutes les recettes du management contemporain : leadership, bienveillance, intelligence collective, cohésion… Son enthousiasme est sincère, même si ses tentatives se révèlent presque toujours maladroites.
À ses côtés, Magali cumule les fonctions d’assistante de direction et de Chief Happiness Officer. Elle s’efforce de diffuser de la bonne humeur dans une entreprise qui n’en déborde pas toujours, tout en essayant d’identifier le mystérieux collègue qui lui vole régulièrement ses yaourts. Sans grand succès dans un cas comme dans l’autre.
Vanessa est la meilleure commerciale de l’équipe. Exigeante envers elle-même, elle subit une forte pression pour atteindre ses objectifs tout en espérant décrocher une promotion. Son binôme Denis ne lui est d’ailleurs d’aucun secours. Commercial médiocre persuadé d’être le prochain Loup de Wall Street, accro au crossfit, il vit pour les soirées du « jeudredi », cet art de prolonger la nuit du jeudi jusqu’au vendredi matin autour de quelques verres de trop (comme quoi faire du sport et faire la fête, ça passe).
Au-dessus d’eux, Madeleine, ancienne commerciale devenue responsable des ventes, tente, tant bien que mal, de garder le cap entre les tableaux Excel, les indicateurs de performance et les anglicismes issus du marketing. Enfin, René, discrètement mis au placard, attend la retraite avec une résignation presque philosophique, comptant les jours qui le séparent de son départ.

Le team building comme révélateur

Chez Zénage, chacun occupe une place bien définie. L’entreprise est suffisamment petite pour que tout le monde se côtoie quotidiennement, mais assez structurée pour que les habitudes, les rôles et les non-dits se soient installés au fil des années. L’annonce du rachat agit comme un véritable séisme. Les certitudes vacillent, les inquiétudes remontent à la surface et les équilibres deviennent plus fragiles.
C’est dans ce contexte que le team building prend tout son sens. Katia Lanero Zamora détourne avec malice un exercice devenu presque incontournable dans le monde de l’entreprise. Présenté comme un outil destiné à renforcer la cohésion, il devient ici un formidable révélateur des tensions qui traversent déjà le groupe.
En entrant dans le jeu, les salariés changent d’identité. Les titres disparaissent, les hiérarchies s’effacent, les fiches de poste n’ont plus aucune importance. Certains continuent pourtant à reproduire les comportements qu’ils adoptent au bureau, tandis que d’autres révèlent une personnalité totalement différente dès lors que leur statut professionnel cesse de les définir.
Peu à peu, les rivalités, les frustrations et les rancœurs prennent le dessus. Les personnages cessent de jouer le rôle que leur imposait leur fonction dans l’entreprise pour laisser apparaître ce qu’ils sont réellement. L’univers de fantasy devient alors un laboratoire où les rapports de pouvoir se déplacent et où chacun est amené à regarder les autres autrement.

Une satire tout en tendresse

Le récit, qu’il convient de ne pas dévoiler, avance à un rythme soutenu, sans temps mort, tout en prenant le temps d’installer ses personnages et de faire évoluer leurs relations.

L’humour est omniprésent, mais il ne repose jamais sur la méchanceté. Katia Lanero Zamora s’amuse volontiers des mots à la mode du management, des Chief Happiness Officers, des séminaires de cohésion ou des recettes miracles censées fabriquer des équipes performantes. Pourtant, la véritable question du roman est ailleurs : connaît-on réellement les personnes avec lesquelles on travaille chaque jour, celles que l’on côtoie parfois plus longtemps que ses propres proches ?
À travers cette aventure en réalité virtuelle, Katia Lanero Zamora invite à dépasser les titres, les fonctions et les organigrammes pour regarder ses collègues comme des individus à part entière. L’autrice livre une réflexion très juste sur les relations de travail, les jeux de pouvoir et la difficulté de véritablement se rencontrer. Derrière les situations comiques se dessine une analyse plus sensible sur l’attention que l’on porte aux autre, sur les masques que chacun porte au travail et sur les barrières parfois invisibles qui empêchent l’émergence de relations humaines plus authentiques.
Cette tendresse pour les personnages constitue sans doute la plus belle réussite du livre. Même lorsqu’ils se montrent ridicules ou agaçants, ils restent profondément attachants (« attachiants » quelque fois).

Drôle, souvent mordant mais jamais cynique, Team Building rappelle qu’une équipe ne se résume ni à un organigramme ni à une addition de fonctions. Derrière chaque collègue se cache une personne que l’on connaît souvent beaucoup moins qu’on ne l’imagine.
Une novella originale et particulièrement réussie, qui montre une fois encore combien les littératures de l’imaginaire savent éclairer notre quotidien sous un angle inattendu.

Un extrait

Après dix-sept ans de loyaux services, Bruno rêvait d’intégrer le COMEX.
C’était le petit nom pour « comité exécutif », une bande de six personnes triées sur le volet et qui avaient le droit de se réunir une fois par mois pour… Bruno ne le savait pas ! Mais ce n’était pas important. Tout ce qu’il voulait, c’était faire partie de la bande des cools ! Ajouter dans la signature de ses mails « Membre du comité exécutif » ! Ça, ça en jetait !
Mais voilà. Ces derniers temps les chiffres allaient mal. L’enquête de qualité n’avait rien révélé de défaillant dans leurs produits, mais l’étude du public avait conclu que « les gens faisaient moins le ménage ». Même avec une technicienne de surface à domicile, cela ne valait pas l’époque de Jean-Benoît Raskin, le fondateur de Zénage, quand toutes les femmes étaient des fées du logis et accomplissaient leur destin en récurant leurs maisons. La chute du chiffre d’affaires, c’était à cause du féminisme ! Cela, Bruno ne pouvait le dire à voix haute. Pas depuis qu’il avait suivi la formation « le management déconstruit ».
Il fallait se repositionner. Le B to C était mort. L’avenir c’était le B to B. Ils avaient alors déplacé leur cible sur les entreprises de titres-services et les sociétés. Bruno avait suivi des formations au siège. Il avait communiqué ces nouvelles directions à Madeleine. Elle avait lancé ses fins limiers chasser de nouveaux contrats. Leurs chiffres se portaient désormais bien mieux.
Mais le désavantage de faire partie d’un groupe, c’est qu’on paie les pots cassés des autres. Les bons résultats de leur antenne aspirés dans la grande bourse de Zénage pesaient peu dans la balance. Ils n’avaient pas d’augmentations ou de primes, mais ils survivraient. Parce que tous ensemble, ils avaient prouvé qu’ils étaient forts !
Il encourageait ses troupes, se répétait le mantra : « Je suis un lion. »
(« Je suis un lion », et c’était tout. Il avait payé 6 000€ pour trois jours de formation dans un centre de développement personnel pour aboutir à cette phrase, mais sa simplicité était la preuve de son efficacité.)
Il avait lu que le micromanaging était une gangrène, alors il responsabilisait intégralement les membres de son équipe. Il était leur capitaine, leur leader, et eux-mêmes savaient mieux que quiconque ce dont ils avaient besoin pour faire leur travail. Il avait confiance en leurs compétences et croyait en leur libre arbitre.
Bruno ne savait pas que ses collaborateurs l’appelaient « Brunioui-ninon », car il était incapable de prendre une décision. Qu’ils avaient mis en place une joute verbale impitoyable pour avoir le dernier mot en réunion parce qu’il était toujours d’accord avec la dernière personne qui parlait.
Cela lui aurait brisé le cœur.
Un temps.
Et puis il se serait repris lors d’une méditation où il aurait répété « je leur rends ce qui ne m’appartient pas, je n’ai pas à être compris pour être aimé ».

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