Une espèce en voie de disparition
De Lavie Tidhar
Le Bélial, collection « Une Heure-Lumière » – Traduction de Julien Bétan.
Les uchronies où l’Allemagne nazie a remporté la Seconde Guerre mondiale sont devenues un motif classique des littératures de l’imaginaire. J’avoue saturer un peu de ce trope — mais Lavie Tidhar a réussi à me surprendre.
Une uchronie au service du roman / film noir
Dans cette réalité alternative, l’Allemagne nazie a remporté la guerre et l’Angleterre est devenue un protectorat du Reich. Gunther Sloam, ancien soldat reconverti en scénariste berlinois de productions médiocres, reçoit un jour une lettre d’Ulla Blau, une ancienne actrice dont il fut amoureux avant-guerre. Inquiète, celle-ci lui demande de venir la rejoindre à Londres.
À son arrivée, Gunther découvre une ville meurtrie par les bombardements, rongée par la misère et les trafics. Les bas-fonds londoniens sont désormais contrôlés autant par la pègre que par la Gestapo locale. Très vite, Ulla est retrouvée morte et Gunther devient le suspect idéal aux yeux du Kriminalinspektor Tom Everly. Gunther s’enfonce dans un univers de corruption, de manipulations et de violence. Peu à peu, une vérité plus dérangeante sur Ulla, sur Londres et sur le Reich lui-même se dessine.
Un cadre réaliste et glaçant
Lavie Tidhar construit son univers par touches discrètes : immeubles éventrés, Gestapo omniprésente, population survivant grâce au marché noir. Cette sobriété rend le décor d’autant plus crédible. Londres apparaît comme une ville moralement épuisée, où la défaite a cédé la place à une lente décomposition sociale. La violence et la corruption sont devenues banales, et les habitants, résignés, s’y adaptent. Le roman interroge surtout la banalité du mal : Gunther, « bon Allemand » sans état d’âme, accepte le Reich sans le questionner. Ce n’est qu’à Londres, confronté à la réalité des crimes du régime, qu’il commence à voir au-delà des discours officiels. Tidhar montre ainsi comment un système totalitaire repose autant sur l’habitude, la résignation et l’aveuglement que sur la terreur.
Des personnages désenchantés
Gunther débarque à Londres avec l’illusion d’un passé idéalisé. Sa naïveté, d’abord touchante, devient tragique à mesure que ses certitudes s’effondrent — sur Ulla, sur le Reich, et sur lui-même. Son parcours n’est pas une (en)quête héroïque, mais une prise de conscience douloureuse.
Face à lui, Tom Everly, policier anglais au service de la Gestapo, incarne le cynisme absolu. Lucide et manipulateur, il utilise Gunther comme un pion pour démanteler des réseaux criminels. Là où Gunther garde une lueur d’idéalisme, Everly a depuis longtemps renoncé à toute morale.
Quant à Ulla Blau, bien qu’absente durant une grande partie du récit, elle en hante chaque page. Femme fatale classique, elle n’existe que par les récits contradictoires des autres et les souvenirs idéalisés de Gunther. Plus il découvre la vérité, plus l’image romantique qu’il avait construite se ternit.
Une écriture visuelle et maîtrisée
Le style de Lavie Tidhar est efficace et fluide : pas de descriptions superflues, mais une atmosphère posée en quelques phrases. Londres occupé prend vie sous nos yeux — gris, violent, résigné. Le rythme, soutenu, maintient une tension constante. Les scènes s’enchaînent sans temps mort, chaque révélation poussant Gunther plus loin dans les ténèbres. La narration ajoute une distance cruelle et teinte d’ironie : on comprend souvent avant Gunther, ce qui renforce le sentiment de fatalité. Ici, le noir est vraiment noir — aucune lueur, aucun espoir.
Derrière l’enquête, Une espèce en voie de disparition tire le portrait d’un monde où les idéaux se meurent et où les sentiments étouffent sous le poids du totalitarisme. Entre hommage au roman noir et réflexion sur l’aveuglement moral, Lavie Tidhar signe un récit dense, efficace et profondément mélancolique.
Une citation
Vous vendez beaucoup de livres ?
– Des livres ? répéta le libraire en regardant tristement le nouvel arrivant de ses yeux myopes. Qui a besoin de livres aujourd’hui ? »
Pour aller plus loin
- De Lavie Tidhar sur le RSF Blog :
- Lire les avis de : Gromovar, Weirdaholic, Le Nocher des livres, Le syndrome Quickson, Au pays des Cave Trolls, Les lectures du Maki, L’Épaule Orion, Les blablas de Tachan, Mondes de poche, Albédo et d’autres sur le forum du Bélial’.


J’ai rarement vu une citation qui illustre et résume aussi bien le propos d’une chronique.
Et qui résonne avec l’actualité (Sauramps, le Furat du Nord / Decitre…)
Comme toi le thème largement traité ne me tentait pas et j’ai été happé par cette histoire. L’une des meilleures novellas de la collection
Oui, Lavie Tidhar sait y faire (et nous faire broyer du noir…)
Hâte de le lire (et en même temps pas trop vu comment ça a l’air joyeux ^^)