De Kaliane Bradley
Editions Autrement – 416 pages. Traduction de Jean Esch.
Le voyage dans le temps est un classique de la science-fiction. Avec Le Ministère du temps, Kaliane Bradley emprunte une voie quelque peu différente de ce que l’on peut rencontrer habituellement.
Déplacés temporels
Dans un futur proche, le gouvernement britannique a « découvert » le voyage dans le temps. Le Ministère du Temps fait venir dans le présent plusieurs personnages historiques condamnées à mourir dans leur époque afin d’étudier leur adaptation au monde contemporain.
La narratrice, une fonctionnaire britannique d’origine cambodgienne dont les parents ont fuit les Khmers rouges, devient la « passerelle » chargée d’accompagner l’un de ces expatriés temporels : Graham Gore, officier de la Royal Navy disparu lors de la tragique expédition Franklin dans l’Arctique en 1847. Son rôle consiste à faciliter son intégration dans le XXIe siècle. Ce qui débute comme une mission administrative évolue progressivement vers une relation plus intime, tandis que les véritables intentions du Ministère deviennent de plus en plus ambiguës.
Le voyage dans le temps comme métaphore de l’immigration
Les voyageurs temporels deviennent ici des « migrants ». Objets d’étude, ils doivent apprendre de nouveaux codes sociaux, comprendre une culture qui leur est étrangère, adopter un langage différent pour, à terme, trouver leur place dans une société tellement différente de la leur. Le décalage temporel devient une métaphore du déracinement, de l’intégration et de l’expérience de l’exil contraint.
La narratrice, elle-même issue de la diaspora cambodgienne, apporte un second niveau de lecture. Son propre rapport à l’identité et à l’appartenance résonne avec celui des voyageurs du temps qu’elle accompagne.
La place de l’Empire britannique
Graham Gore, officier de la Royal Navy victorienne, incarne une Angleterre impériale sûre de sa supériorité morale et politique et complètement décontenancé par la Grande-Bretagne contemporaine. À travers lui, Kaliane Bradley explore l’héritage du colonialisme britannique y compris sur les rapports de domination qui persistent et les mécanismes d’un racisme structurel. Elle utilise les réactions de Graham Gore face au monde moderne pour questionner les certitudes du présent autant que celles du passé. Le contraste entre son éducation victorienne et les usages contemporains produit également une grande partie de l’humour du livre. Les personnages historiques ne servent pas uniquement à créer un décalage humoristique ou à alimenter la nostalgie d’un passé fantasmé. Leur présence oblige chacun à reconsidérer sa perception du passé et de son époque. Kaliane Bradley rappelle ainsi que l’Histoire demeure vivante à travers les individus qui l’ont traversée. Elle n’est pas figée dans les livres ; elle continue d’influencer les représentations, les institutions et les identités contemporaines.
Les dialogues sont souvent vifs, pleins d’esprit, et contribuent au charme de la lecture. Kaliane Bradley privilégie une narration à la première personne portée par une voix très affirmée. L’autrice passe avec naturel de scènes humoristiques à des réflexions plus profondes sur l’identité, la mémoire ou les héritages historiques.
Love is in the air
La romance occupe une place importante dans le récit. Au delà du ressort d’intrigue, cette romance en particulier
pose une question plus complexe : peut-on aimer quelqu’un façonné par un système de pensée historiquement oppressif sans faire abstraction de cette réalité ? Kaliane Bradley se plait à explorer les contradictions, les incompréhensions et les évolutions possibles de ses personnages dans un contexte incertain. Au fil des pages, le Ministère devient de plus en plus inquiétant. Les questions de secret d’État, de manipulation politique, de contrôle des individus et de raison d’État prennent une importance croissante. Et la comédie romantique se teinte de thriller. Côté science-fiction, les mécanismes du voyage temporel restent volontairement peu expliqués. Celles et ceux qui recherchent une exploration rigoureuse des paradoxes temporels risquent bien de rester sur leur faim.
Le Ministère du temps emprunte à la science-fiction son point de départ, au roman historique ses personnages, à la romance une partie de sa dynamique et au thriller politique ses enjeux finaux. Le résultat est un roman hybride très accessible et remarquablement maîtrisé.
Quelques extraits
Toutes les passerelles étaient sur les nerfs. L’expat de personne d’autre n’avait gentiment décompensé et démonté des toilettes, mais mes collègues évoquèrent un expat qui avait tenté de s’adresser à Dieu en écoutant la radio, et un autre qui avait voulu se battre avec une voiture en stationnement.
« Les troubles de stress post-traumatique complexes, dit Simellia, sont…
— Complexes, la coupa Adela. Merci pour votre intervention. Compte tenu de leur passé, il faut s’attendre à des traumatismes. Je vous rappelle que nous cherchons à savoir s’il est possible de faire voyager un corps humain à travers le temps. Nous craignons que ce processus entraîne des conséquences majeures pour l’expat ou son entourage.
— Est-il possible de les renvoyer ? demanda Ivan. Je demande ça de la part de mon expat, et non pas parce que…
— Non.
— Pourquoi donc, madame ?
— Nous ne pouvons pas prendre le risque de provoquer des répercussions temporelles, répondit Adela. Ces individus sont censés être morts. Tant qu’ils sont ici, c’est comme s’ils étaient morts dans leur époque. Et je me dois d’insister : vous devez vous concentrer sur l’adaptabilité à long terme des expats dans notre monde. Vos attributions sont on ne peut plus claires.
— Que se passera-t-il s’ils survivent ? demandai-je.
— Dans ce cas, vous aurez le plaisir réjouissant d’avoir contribué à un projet humanitaire.
— Et s’ils meurent ?
— Vous aurez contribué à un projet scientifique. Des atomes se sont scindés sans succès, etc.
— S’ils survivent, que ferons-nous de la porte ? demanda Simellia.
— L’usage qui sera fait de cette porte n’est pas de notre ressort, répondit Adela de son ton trempé dans l’arsenic et enrobé de miel. Ni de personne d’autre, tant que nous n’avons pas établi qu’elle pouvait servir. Vous aurez votre place dans les livres d’histoire, Simellia, si nous arrivons à faire en sorte que l’Histoire poursuive son cours. »
« Vous ne comprenez pas comment fonctionne l’Histoire, dit-elle. L’Histoire n’est pas une succession de causes et d’effets que l’on peut orienter comme on aiguille un train sur une autre voie. Il s’agit d’un accord narratif sur ce qui s’est passé et ce qui est en train de se passer. Je suis étonnée que vous ayez pu exercer en tant que fonctionnaire pendant tout ce temps sans comprendre ça.
— Donc, on ne retournera pas dans le passé pour étrangler Hitler dans son berceau ?
— Vous êtes une idiote.
— Oui, madame.
— L’Histoire, c’est ce qui doit se produire. Vous parlez de changer l’Histoire, alors que nous essayons de changer l’avenir. C’est une différenciation sémantique importante dans ce domaine. »
Les exposés du Contrôle s’attachaient à bien formuler les choses. Avec leur politiquement correct à la censure facile, leur intimidation exprimée d’une voix douce, ils vidaient la salle de toute son énergie. Les idées sont frictionnelles, ce sont des entités de différentes factions qui se meurent quand on les épingle sur des diagrammes. Les idées doivent susciter des problèmes avant de susciter des solutions.
Tout ce qui s’est jamais passé aurait pu être évité, et rien ne l’a été. La seule chose que vous pouvez réparer, c’est l’avenir. Croyez-moi quand je vous dis que le voyage dans le temps me l’a appris.
Pour aller plus loine Katia Lanero Zamora sur le RSF Blog : Re:Start
- Lire l’avis de Mon coin lecture.



L’idée est maline mais bon, la romance quoi.