Du Sel sous les paupières – Thomas Day 10


Du Sel sous les paupières

De Thomas Day

FolioSF – 304 pages.

Judicaël, surnommé l’Apache, seize ans, est un ado précoce. Il faut dire qu’en 1922 dans une ville de Saint-Malo recouverte d’une brume toxique, cadeau empoisonné de la guerre qui a précédé, sa vie n’est pas rose. Orphelin de père (la guerre toujours) et de mère (la tuberculose cette fois), il survit avec son grand-père aveugle et alcoolique en vendant des illustrés. Voleur et bagarreur, il s’est déjà fait une petite réputation. Son coup de foudre pour Mädchen va changer sa vie (bon c’est le lot de tous les coups de foudre me direz-vous) et quand la belle disparaît, il ne peut que partir à se recherche. En espérant que le Rémouleur, un croque-mitaine, ne l’ait pas dépecée dans un coin perdu du port.

Ne vous figurez pas que parce que Judicaël est encore à moitié môme, Du Sel sous les paupières s’adresse à un jeune public. Parce que ce n’est pas un roman jeunesse. C’est, par contre, un roman pour tous ceux qui aiment les contes, l’Irlande et ses mythes, le steampunk, l’uchronie, le dépaysement, l’aventure, les voyages, les histoires d’amour romantiques, la fantasy, l’humour et les clins d’oeil et références, à Frankenstein par exemple (mais pas que) — faites-vous plaisir à les traquer pendant la lecture. Et comme le conte est signé Thomas Day, il y a aussi la guerre, des vies où rien n’est rose, la maladie, des mondes violents (que ce soit le monde réel dans lequel évolue Judicaël ou celui du Sidh, cet autre-monde celte), des scènes troubles voire malsaines — pour ceux qui ont lu le livre (ou qui le liront) je pense à la scène de l’entretien entre Mädchen et l’Ogre, un bibliothécaire collectionneur fou retranché sur l’île de Guernesey — et un peu de sexe (l’amour platonique habituel des romans jeunesse n’est pas de mise ici). Dans les remerciements, l’auteur écrit qu’il ne lui « reste plus qu’à caviarder tous les passages interdits aux moins de six ans » (le roman est dédié à son fils). Même si  Du Sel sous les paupières est bien plus soft que Le Trône d’ébène par exemple, il reste empreint de violence, qu’elle soit verbale, physique, psychologique ou morale, de rudesse et d’une forme de réalisme. Pour autant ce n’est pas un roman sombre : l’espoir, l’amour, la noblesse d’âme, l’amitié, la beauté et la rédemption n’en sont pas absents. Ils donnent même l’occasion de magnifiques scènes, touchantes, tendres ou tristes, portées par une plume délicate. On est donc très loin de l’ambiance aseptisée et lisse du Club des cinq. Et c’est heureux (faut-il le préciser ?).

Du Sel sous les paupières est un roman foisonnant, un fourre-tout sans fouillis, qui parvient à offrir un peu plus que ce que le texte de quatrième de couverture, qui ne ment pourtant pas, promet.

Un extrait :
« Autour des amants enlacés, les jacinthes fleurirent, les arbres se couvrirent de feuilles à l’exception du chêne qui mêlait ses dernières forces à celles focalisées au centre de la clairière. Judicaël, allongé sur le dos, et Mädchen, qui le chevauchait, fermèrent les yeux en même temps, exhalèrent le même soupir et ne virent pas jaillir de terre l’arbre qu’ils venaient d’y planter : un immense frêne, dressé à la frontière du monde des hommes et du monde des dieux, un frêne magique qui, arraché au Sidh, les traversa de part en part, lui d’abord, elle ensuite, avant de disparaître.
Quand ils rouvrirent les yeux, essoufflés, sa maladie à elle n’avait pas disparu, des soucis à lui non plus.
Et leurs âmes avaient déjà commencé à voguer vers l’Irlande. »


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