Contes désenchantés – David Bry 7


Contes désenchantés

De David Bry

Lokomodo – 330 pages

Bienvenue à l’auberge Long Chemin ! Ce soir elle est un poil bondée, mais vous vous trouverez bien une petite place. Tenez là-bas, près de la cheminée, j’en vois qui se poussent sur leur banc pour vous accueillir. Vous vous réchaufferez comme ça. Il fait un temps à ne pas mettre un canard dehors et vous avez l’air frigorifié. Ah ben tiens ! Qu’est-ce qu’il me fait celui-là debout à toussoter comme s’il avait une grenouille dans le gosier ? M’est avis qu’il va nous seriner des histoires le garçon. Ah mais il n’est pas tout seul, le bougre. Ils sont trois derrière lui. La soirée s’annonce bonne pour les affaires. Notez, je me plains pas hein. Mon auberge est la seul masure à des lieues à la ronde. Il faudrait une guerre pour la dépeupler. Trève de bavardage, allez ! Filez vite poser votre popotin sur le banc et place aux troubadours.

Les Contes désenchantés de David Bry ne sont pas tout à fait un recueil de contes. Les conteurs enchaînent leur histoire les unes dernières les autres lors d’une soirée dans la salle commune de l’auberge, certes, mais une intrigue parallèle vient s’insérer. Cette intrigue, mettant en scène une pierre philosophale et la rivalité de deux seigneurs prêts à tout pour l’obtenir ou pour la garder, est présentée sous forme de flash-backs anti-chronologiques par rapport au temps de l’auberge et se dénoue le lendemain de cette mémorable soirée. Difficile alors de classer cet opus en roman ou recueil de contes (et j’aime bien les livres difficiles à étiqueter).

S’il y a une étiquette qu’on peut lui apposer, en revanche, c’est celle de fantasy humoristique, genre dans lequel il n’est pas facile de tirer son épingle du jeu. Ici, David Bry s’en sort mieux que bien. Les troubadours ont chacun leur registre de prédilection et nous offrent des contes à leur image, image parfois un peu archétypale : Bartholomé le nain enjoué descend bière sur bière sans ciller, toutes les dames tombent en pâmoison devant le beau Fargo, Deirdre l’Estrange est tellement mystérieuse que le lecteur a du mal à l’apprécier même s’il reste fasciné par sa parenté avec Morticia Addams. Robin, quant à lui, joue les Monsieur Loyal, introduisant conteurs et contes, et, parfois, on se prend à le trouver un tantinet trop bavard dans ses introductions. David Bry joue sur les codes des contes et de la fantasy. S’il reste assez classique dans l’amorçage, il malmène assez vite ces codes dans les contes eux-même, véritables pépites du livre. Et si l’on trouve Robin trop bavard, c’est bien parce qu’on est impatient d’entamer le conte suivant et que son bavardage ralentit notre découverte des contes !

Parlons des contes, donc, mais sans les déflorer si possible. Qu’ont-ils de commun ? Courts, ils débutent tous de façon traditionnelle, sur un thème défini et induit par le conteur : les petites ironies de la vie pour Bartholomé, l’amour pour Fargo, la mort ou la perte pour Deirdre, pour rapidement emprunter un chemin moins classique dans le déroulement. Les histoires d’amour finiront mal (ou surprendront comme dans Le chevalier amoureux), les morales se révéleront immorales, les pertes seront définitives et marqueront la fin d’un monde de magie ou de tradition. Sous la légèreté apparente du conte, la gravité affleure bien vite, nourrissant le lecteur d’un peu plus que des historiettes marrantes. Les contes balaient le spectre des émotions humaines de la joie à la tristesse en passant par le dégoût, la surprise, la peur ou la colère. Toutes les chutes désarçonneront le public de l’auberge pour le plus grand plaisir du lecteur qui, lui, en redemandera encore. Les personnages secondaires sont assez savoureux et amusants (parfois à leur dépens) et instillent un supplément de vie dans l’auberge (avec une mention pour le trapéziste saoul, si, si vous avez bien lu et encore, il vous réserve une surprise de taille). La quête de la pierre philosophale, même si elle se révèle accessoire,  ne manque pas non plus de drôlerie et apporte son lot de personnages et de situations cocasses. Avec un Prince sourd et tête de linotte et une sorcière guerrière maladroite il y a de quoi faire. Au final c’est un bilan très positif que je tire de cette lecture.

Au chapitre des petits détails qui fâchent  j’ai relevé par trois fois l’expression « bonne chair » en lieu et place de « bonne chère » (et ça fait un peu mal) et une magistrale faute d’accord « D’aussi loin que chacun se souvienne, d’aussi loin que les histoires remontent, jamais personne n’avais traversé les Marais de Vasemer ». Une relecture attentive de la part de l’équipe éditoriale aurait pu éviter ces scories.

Un extrait qui déflore un conte de Deirdre, Le Chasseur d’Utresandre, un maginifique conte qui m’a surprise par la trace qu’il a laissé chez moi. Ne lisez pas cet extrait si vous comptez lire les Contes désenchantés :
« Le combat entre l’esprit de la foret et le noble dura longtemps, fort longtemps. Durant de longues heures, l’épée du duc fila et frappa, contra et feinta alors que face à lui, les mains de son adversaire, transformées en de longues griffes noires, se fracassaient inlassablement contre son armure de métal et la visière abaissée de son heaume. Le souffle court face au Chasseur qui paraissait d’une force et d’une endurance sans fin, le seigneur devait faire appel à toute la maîtrise de son art pour ne pas se laisser déborder apr la vigueur de son ennemi.
Enfin, lorsque la lune apparut et se fit haute dans le ciel, le duc, rendu presque au bout de ses forces, lança une dernière attaque. Feintant à droite puis à gauche afin de déstabiliser son adversaire, il s’élença tout à coup sur lui, l’épée droit sur son coeur. Le Chasseur, pris par surprise, n’eut pas le temps de réagir. La lame s’enfonça profondément dans ses chairs et il s’éffondra à genoux sur le sol, un sang brun, épais et inhumain coulant de sa plaie béante.
Épuisé, le duc recula d’un pas puis de deux, contemplant avec un soulagement mêlé de satisfaction son adversaire agonir.
— Tu m’as tué … tu m’as tué, répéta le Chasseur, une expression de surprise douloureuse sur le visage.
Le duc ne répondit pas, affichant sur ses lèvres un sourire victorieux. Le Chasseur, blafard, leva ses deux mains vers le ciel, en direction de la lune, puis s’effondra. Mort.
La forêt, alors, se tut et s’assombrit plus encore. Comme si l’obscurité s’était renforcée, densifiée. Comme si elle n’avait plus de voix, plus de vie.
Comme si elle venait de perdre son âme. »

  • Et puisque les contes ça compte, ce billet marque donc ma première participation au JLNN.

 


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