American Gothic – Xavier Mauméjean 8


American Gothic

De Xavier Mauméjean

Alma – 412 pages

Il y a des auteurs qu’on suit et qu’on lit régulièrement. Parmi les auteurs français, dans mon parcours de lectrice, il y a Mélanie Fazi (qui publie trop peu à mon goût), Thomas Day (dont le dernier recueil de nouvelles prend la poussière dans la PAL et c’est mal), Michel Pagel (dont le dernier recueil de nouvelles prend la poussière dans la PAL, c’est mal, je le répète) et Xavier Mauméjean. Tous les ans (ou presque) je lis un roman de Xavier Mauméjean. Et c’est toujours avec plaisir (un plaisir de lecture émotionnel, doublé d’un plaisir plus « intellectuel »). En 2009, Lilliputia m’avait impressionnée. En 2010, La Vénus anatomique m’avait enchantée. Et, l’année dernière Rosée de feu m’avait mis une claque (pas de chronique puisque M. Lhisbei s’y était collé mais j’avais la même réserve que pour La Vénus anatomique : une fin trop abrupte). Et cette année, il y a American Gothic.

On va faire court : si vous ne devez lire qu’un seul roman de Xavier Mauméjean (mais si vous en lisez un, vous en lirez d’autres), c’est American Gothic, et pas un autre, qu’il faut lire. Ce roman, que je rapproche de Lilliputia – nous somme de retour dans les USA d’avant 1960, « balaye » d’une certaine façon les précédents tant il est maîtrisé sur le fond et dans la forme. Et en parler est, pour moi, très compliqué. C’est simple (et c’est compliqué, je ne suis plus à un paradoxe près sur ce blog), je suis dans le même état que pour mon billet sur Rêves de gloire de Roland C. Wagner : à court de mots. A court de mots pour exprimer ce que j’ai ressenti à la lecture. A court de mots pour rendre à ce livre l’hommage (terme pompeux et approximatif) qu’il mérite. A courts de mots pour expliquer en quoi et pourquoi c’est l’un des meilleurs romans que j’ai lu depuis longtemps. D’une certaine façon, c’est déjà un signe. Un roman qui vous laisse sans voix, vous époustoufle au sens premier du terme (étonner au point de couper le souffle)… c’est une piste à creuser pour écrire un billet. Mais cela ne suffit pas. Accrochons-nous aux mots, comme un futur noyé s’accrocherait à une planche d’une épave, voyons si nous survivons à cette chronique. Et ces mots seront ceux de Xavier Mauméjean lui-même, avec cette citation extraite du livre :

« Une oeuvre à la fois simple et exigeante, un défi lancé au lecteur. De quoi l’enchanter ou défier sa tolérance. Une somme qui lui était offerte sans pour autant chercher à communiquer avec lui.
C’est en lisant le livre que chacun trouverait dans son âme les motifs complexes qui l’avaient amené à exister. »

American Gothic est une oeuvre à la fois simple et exigeante. Simple parce que les pages se tournent toutes seules : témoignages, enquêtes et contes se succèdent, plongeant le lecteur dans un tourbillon d’informations sur la vie de Daryl Leyland, auteur d’un recueil de contes (Mother Goose) qu’il fera illustrer par son ami, idiot mais artiste génial, Max Van Doren. Comme des poupées russes, les éléments s’emboitent avec une apparente facilité. Exigeante parce que les nombreuses intrications (l’influence d’une ville  – Chicago, la figure tutélaire de Jack, la gémellité avec Le magicien d’Oz, et tant d’autres encore) multiplient les niveaux de lecture et forment un patchwork (première clef de lecture offerte au lecteur par l’auteur dès l’introduction) dense et cohérent. Le roman est écrit par François Parisot, écrivain fasciné par Mother Goose et qui s’était lancé dans la traduction du recueil avant que la mort de Daryl Leyland signe l’arrêt de mort de cette traduction. Par fragments, il reconstitue la vie de Leyland, en creux le plus souvent (un peu comme dans le Dracula de Bram Stoker), par des témoignages indirects de proches (camarades de collèges, éditeurs…), des enquêtes  – comme celle diligentée par Jack Warner qui souhaite adapter Mother Goose sur grand écran mais se montre prudent car les hommes de Mac Carthy veillent, des contes recueillis ou écrits par Leyland, des analyses de son recueil par des universitaires érudits. Pour autant, la personnalité de Leyland restera mystérieuse jusqu’à la fin. Un défi lancé au lecteur toujours tenté de démêler le vrai du faux, soumis au bon vouloir de l’auteur, conduit par des chemins détournés exactement où ce dernier veut le voir aller (jusqu’au dernier chapitre au sens propre comme au figuré). De quoi l’enchanter par la vie extraordinaire, sur bien des points, de Leyland ou défier sa tolérance à cause de la souffrance qui suinte du texte mais relie comme un fil conducteur. Car même tenue à distance froide (une marque de fabrique de l’auteur, déjà présente dans Rosée de feu), elle prend aux tripes et nécessite d’avoir le coeur et l’estomac parfois bien accrochés. Une somme qui lui était offerte sans pour autant chercher à communiquer avec lui. Voila probablement ce qui résume – si tant est qu’on puisse utiliser ce mot réducteur – le mieux la façon dont j’ai ressenti ce roman : un tout, et donc, bien plus que la somme de ses parties, livré avec des clefs de lectures (déjà évoquées plus haut) mais sans calibrage, sans mode d’emploi, ni de prêt à penser. Au lecteur de faire les liens, de chercher, de combler les blancs pour appréhender le roman dans sa totalité : un roman sur la littérature populaire et son influence sur une société américaine, un roman sur la littérature tout court et sur ce qu’est être écrivain. Et un roman qui pousse le lecteur dans ses retranchements sans pour autant lui déclarer la guerre : C’est en lisant le livre que chacun trouverait dans son âme les motifs complexes qui l’avaient amené à exister. 

Mystifiant à plus d’un titre, American Gothic est le roman de Xavier Mauméjean qu’il faut lire. Un mot pour terminer sur la couverture illustrée par Ted Benoit ? Parfaite et vous saurez pourquoi en lisant le roman.

Un dernier passage pour terminer sur le retour de Leyland à Chicago sa ville natale (rapport de Jack Sawyer à Jack Warner) :
« […] Si Daryl voulait un jour évoquer l’Ailleurs, il lui faudrait d’abord ressentir l’Ici même, la manière dont le passé imprégnait le béton et l’acier, rendait les briques friables. A quel point les souvenirs défunts perduraient dans la mémoire des vivants, pareils aux résonances des drames d’hier qui trouvaient leur écho dans les histoires d’uajourdh’ui. Disputes à la table du dîner familial, amour qui se brouille dans l’alcool en dépit de la sincère intention de bien faire, comme si les ancêtres soldaient les comptes à travers leurs descendants en guise d’héritage. Il lui faudrait apprendre jusqu’où l’environnement urbain affectait l’humeur des personnes. Le riche trouvait ses manières au coeur des districts aisés, les pauvres se comportaient comme tels dans les garnis municipaux. Adaptation au milieu, concurrence des espèces que voyait d’un bon oeil Chicago. La ville perdurait, égale à elle-même. Seulement il fallait quelqu’un pour en témoigner.
C’est ainsi que Daryl Leyland s’improvisa cartographe. Conscient toutefois ‘être dépourvu du talent d’illustrateur de Max Van Doren, il s’autorisa des vides. Un blanc en bord de carte marquait les extérieurs de la ville, des zones demeuraient inconnues, telle la dangereuse Treizième rue que chacun savait dévolue aux Nègres.
En marchant toute la sainte journée, Daryl Leyland défichait et déchiffrait la ville. Sans qu’il le sache, mais à coup sûr, ses déambulations ordonnaient les mots, les structuraient en phrases jusqu’à produire un discours cohérent. […]»


Lu pour le Prix ActuSF de l’Uchronie 2013

 


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