Ferrailleurs des mers – Paolo Bacigalupi 13


Ferrailleurs des mers

De Paolo Bacigalupi

Au Diable vauvert – 400 pages

J’ai déjà dit dans ces colonnes que je lisais avec plaisir du young adult et, ce, malgré mon âge avancé (si, si je suis une vieille peau maintenant). Pour autant je ne suis pas moins exigeante sur le young adult que sur n’importe quel autre roman. Je fais donc attention  ce que je rentre en PAL en YA. Avec ces Ferrailleurs des mers de Paolo Bacigalupi, je ne prenais pas beaucoup de risques. D’une part parce que son roman adulte La Fille automate est une tuerie (et l’un de mes coups de coeur) et d’autre part parce qu’il collectionne une tapée de prix ou de nominations (Prix Michael Printz jeunes adultes 2011, Prix Locus du premier roman jeune adulte, finaliste du National Book Award), signe qu’il plaît à beaucoup. Oui je sais, plaire au public n’est pas un gage de qualité mais la probabilité que ce roman me plaise – à moi aussi – est plus grande que celle d’un obscur bouquin qui ne plaît à personne…

Ferrailleurs des mers, de quoi ça parle ? De Nailer, un gamin d’une quinzaine d’année, qui, avec son équipe, fouille les entrailles des bateaux échoués sur une plage de Louisiane pour en récupérer le cuivre. Nous sommes projetés dans un futur assez proche mais dans des États-Unis bien différents de ce que nous connaissons. Le pétrole est épuisé et, si un chanceux en découvre au fond d’une cuve  oubliée d’une épave, il s’assure une rente confortable pour le reste de sa vie (on appelle ça un Lucky strike). Les mers sont parcourues de clippers high tech, à voiles, ultra-rapides. Les USA ont basculé dans le tiers (voire le quart-monde). Les bouleversements climatiques entraînent catastrophes sur catastrophes, redessinant les côtes, fauchant des vies, grevant les économies fragilisés par des crises successives. La vie de Nailer bascule au lendemain d’une tempête d’une violence exceptionnelle, qui raye de la carte le village précaire qui l’abrite. Nailer découvre, échoué non loin de sa plage, un de ces fantastiques voiliers qui le font tant rêver. A bord, ce qui est récupérable constitue un vrai trésor qui peut faire de lui un homme riche. Un Lucky strike dont personne n’ose rêver. Son Lucky strike. Mais à la condition de se débarrasser de la seule survivante du naufrage : une jeune fille, riche héritière aussi belle que dangereuse puisque pourchassée à mort par l’un des associé de son père, associé qui tente de prendre le contrôle de la puissante compagnie que dirige ce dernier.

Vous voyez un peu où l’on va ? L’histoire, si elle se révèle un tantinet prévisible (parce que roman d’apprentissage de la vie, de l’amitié et des sentiments) et linéaire, n’est pas pour autant dépourvue d’intérêt. Bien au contraire même. Paolo Bacigalupi prend le temps d’installer ses personnages, de contextualiser les enjeux, de brosser le portrait d’une nation mise à genou, d’une population plongée dans la misère et sans aucune perspective d’avenir. Vu par les yeux d’adolescents, obligés de grandir trop vite – la violence, loi du plus fort, prévaut, le faible ne survit pas longtemps et le fort pas beaucoup plus longtemps non plus d’ailleurs – ça marque d’autant plus les esprits. Et si nous donner à voir un mode post-apocalyptique crédible (un peu trop crédible à mon goût d’ailleurs) ne suffisait pas, Paolo Bacigalupi ajoute quelques touches de manipulations génétiques, créant des espèces comme ces improbables croisements entre humains et canidés – une hérésie pensez-vous ? Pas sûr qu’après cette lecture vous ne changiez pas d’avis… Toutes ces thématiques, qui font écho à celles déjà présentes dans La Fille automate, plantent un solide décor SF. Un décor propre à amener des jeunes lecteurs, si, tout de noirceur qu’il soit, ils l’apprécient, à continuer à  explorer et arpenter les vastes territoires SF, en grandissant.

Nous sommes dans du Young Adult avec un respect des canons du genre : le parcours initiatique d’un jeune garçon (15-16 ans), son amourette naissante avec une fille qui n’est pas de son milieu, son tiraillement entre une forme d’idéalisme, des aspirations/rêves impossibles et la nécessité de faire preuve de pragmatisme pour survivre. L’histoire reste centrée sur le destin individuel des personnages et la narration se fait uniquement de leur point de vue (sans tomber dans l’écueil de la naïveté toutefois – un personnage naïf ou trop cruche vous flingue un roman mieux qu’un méchant raté dans un film de super-héros – qui a pensé à Loki ?) mais, pour autant, le lecteur adulte ne se sent pas floué. D’une part parce que ce roman, petit frère de La Fille automate, s’inscrit dans un contexte de pure SF, et d’autre part parce que Paolo Bacigalupi arrive à insuffler une vie à ses personnages, du souffle à son histoire et à faire rêver le lecteur malgré un monde déliquescent. Son style est ici beaucoup plus abordable, moins aride, que celui utilisé dans La Fille automate, sans donner l’impression d’être édulcoré, dénaturé ou simplifié pour s’adresser à de jeunes lecteurs. J’aime les auteurs qui ne prennent pas les jeunes lecteurs pour des idiots et je me suis retrouvée à dévorer ce roman sur une journée sans pouvoir le lâcher ce qui ne m’arrive pas souvent. La suite, The Drowned Cities, paraîtra en France en novembre 2013, toujours au Diable Vauvert et j’ai hâte.

En résumé Ferrailleurs des mers est à classer au rayon « excellent roman de SF pour jeunes et moins jeunes ». Pour ceux qui n’ont jamais lu Paolo Bacigalupi ou qui ont peur de La Fille automate, il constitue aussi une belle porte d’entrée pour découvrir l’auteur.

Une citation et deux extraits pour terminer :
« On meurt tous, grinça Tool. On ne fait que choisir comment. »

« Les lumières continuaient à filer. Nailer tenta de s’imaginer sur le pont, balancé par les vagues, éclaboussé par la vitesse. Il en avait passé des soirées à regarder des images de clippers toutes voiles dehors, des images qu’il avait volées dans des magazines que Bapi le buveur de sang ardait dans un meuble de sa cabane mais il n’en avait jamais vu de près. Pendant des heures, il avait observé ces lignes luisantes et dangereuses, étudié les voiles et les hydrofoils, admiré les surfaces lisses si différentes des épaves rouillées sur lesquelles il travaillait chaque jour. Des heures et des heures à fixer ces gens qui souriaient et buvaient sur les ponts.
Les vaisseaux lui murmuraient des promesses de vitesse, d’air salé et d’horizons lointains. Parfois, en contemplant les photos des magazines, Nailer avait rêvé pouvoir se glisser entre les pages et s’échapper jusqu’à la proue d’un clipper. Voguer en imagination pour oublier la mutilation quotidienne de sa vie de ferrailleur. D’autres fois, il avait déchiré les photos et les avait jetées, les détestant pour la faim qu’elles faisaient naître en lui, cette faim d’une existence qu’il n’avait pas su vouloir avant de découvrir les voiles des clippers.
Le vent tourna. Un nuage, noir de la fumée des hauts fourneaux, souffla sur la plage, les enveloppant de brume et de cendres.
Tous se mirent à tousser, à étouffe, à chercher l’air. […]
La fumée des hauts fourneaux soufflait sur leur feu de joie.
Nailer sourit amèrement dans le vent âcre. Voila ce que ça vous rapportait de rêver de clippers : une bouffée de fumée, parce que vous n’aviez pas fait attention à ce qui se passait autour de vous. »

 

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