Underground Airlines – Ben H. Winters

Underground Airlines

De Ben H. Winters

ActuSF – 440 pages – Traduction de Éric Holstein

En 2016 aux États-Unis sortaient deux romans traitant de l’esclavage et des filières d’évasion. Underground Railroad de Colson Whitehead suivait la fuite de Cora, esclave dans une plantation de coton de Géorgie, grâce à un réseau de chemin de fer souterrain. Dans Underground Airlines, Ben H. Winters, fait un choix bien différent. Il place son intrigue dans notre société contemporaine, adopte une narration sous forme de thriller et se focalise sur un chasseur d’esclave, un Noir qui n’est pas plus libre que ceux qu’il pourchasse.

De nos jours, l’esclavage perdure dans quatre États, les Hard Four : Alabama, Louisiane, Mississippi et Caroline (unifiée). Pourquoi ? Parce que la Guerre de Sécession n’a pas eu lieu. L’assassinat d’Abraham Lincoln a empêché le conflit d’éclater et conduit à un compromis entre les États du Nord et ceux du Sud. L’esclavage reste autorisé dans les Hard Four et un amendement à la constitution empêche toute modification ultérieure de cet état de fait. Au Nord, l’Underground Airlines, un réseau de passeurs clandestins, permet aux esclaves évadés de rejoindre le Canada. Encore faut-il parvenir à s’échapper et à ne pas se faire rattraper par les chasseurs supervisés par les U.S. Marshals. Victor, ou quel que soit son vrai nom, est l’un de ces chasseurs d’hommes. Un excellent chasseur même, ancien esclave fuyard lui-même, noir, plus exactement « charbon moyen, reflets bronze, #41 » dans la palette des cent soixante-douze nuances de couleur de peau afro-américaine recensées dans la charte de « Taxonomie pigmentaire » du manuel du Bureau des U.S. Marshals. Dans la nouvelle affaire qui lui est confiée, il doit retrouver le jeune Jackdaw, échappé d’une plantation d’Alabama ultra sécurisée après avoir sauvagement assassiné les deux infirmières chargées de le soigner. Le dossier, mal rédigé, laisse apparaître d’importantes zones d’ombre et les éléments fournis par son superviseur le conduisent se méfier. Pour pister Jackdaw, il prend contact avec le père Barton, qui dirige une cellule de l’Underground Airlines. En tirant les fils – Victor est un très bon limier – il met au jour une machination politique et se retrouve dans les emmerdes jusqu’au cou.

Underground Airlines est un thriller à la mécanique bien rodée, qui tient en haleine le lecteur. L’uchronie permet de poser la question de l’esclavage sans fard et de décentrer notre regard pour le porter sur une dimension systémique du racisme d’aujourd’hui. Aux USA, l’esclavage a été aboli. Il a fallu encore attendre pour que les Afro-américains aient les mêmes droits civiques que les blancs. De nos jours, on voit encore défiler des suprémacistes blancs dans les rues de villes d’États du Sud. Le racisme est toujours présents, mais souvent réduit à une dimension personnelle et individuelle. Or il est l’héritage d’un système ancien dont les mécanismes perdurent toujours aujourd’hui et ont conduit à l’élection d’un politicien qui a soutenu pendant cinq ans sans faillir, sur les réseaux sociaux, que Barack Obama serait né en dehors des États-Unis, ce qui le rendrait inéligible au poste de président des États-Unis.
Underground Airlines rappelle aussi la dimension économique de l’esclavage : il permet de produire à bas coût et en masse. Toute ressemblance avec notre monde contemporain et ses produits et accessoires d’habillement ou technologiques fabriqués pour presque rien par une main d’oeuvre sous-payées et travaillant dans des conditions plus que dangereuses n’est probablement pas purement fortuite…

Ayerdhal aimait à citer jean-Paul Sartre : « La fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent. » Le roman de Ben H. Winters, exempt de tout manichéisme, s’inscrit dans ce mouvement. L’excellente et érudite postface – Separated and unequal – de Bertrand Campeis apporte un éclairage supplémentaire. C’est une lecture dont on ne sort pas tout à fait indemne.

Deux extraits :

Bridge répéta, pour la forme – aucune note d’insistance ou de reproche, mais un simple énoncé factuel : « Vous l’aurez. »
Typique du bonhomme : l’énonciation claire de vérités simples. Jamais, depuis toutes ces années, je n’ai pu déceler dans sa voix la plus petite note de sarcasme ou de second degré. Son ton ne variait pas d’un iota : froid et inflexible. Comme l’acier, mais avec une très légère pointe d’accent sudiste qu’il laissait parfois transpirer, comme une volute de fumée s’échappant du canon d’un flingue. Vous l’aurez.
Notre arrangement avec Mr Bridge était des plus simples. Clair comme de l’eau de roche et aussi implacable que la loi elle-même.

Le second (oui, vous ne rêvez pas, Mickaël Jackson est toujours vivant)

MJ chantait « Everybody’s Somebody’s Fool », et j’interprétai ça comme un bon signe. Je me laissai juste aller quelques instants sur les shoo-bop shoo-bop et les envolées de cordes sur le refrain. Après, c’était une chanson de James Brown, qui me donna la pêche. Il ne passait pas beaucoup à la radio. Il avait été le leader d’une de ces horribles « familles chantantes » qui tournaient dans les années 1950-1960, des esclaves talentueux qui jouaient au Nord à guichets fermés pour montrer combien les gens étaient heureux de l’autre côté. Mais James avait fait défection… s’était fait la malle de sa chambre d’hôtel de Buffalo pour rejoindre Québec, d’où il avait mené une magnifique carrière et joué dans le monde entier, exception faite de l’Amérique.
« Regardez-moi ! » avait-il pris l’habitude de lancer sur les scènes européennes qui l’accueillaient. Drapé dans sa cape, avec ses boots pointues, il se passait crânement la main dans les cheveux pour lisser sa pompadour et ajoutait : « Regardez de quoi ils se sont privés ! »
Ce genre de choses arrivait tout le temps. Il y avait eu ce champion olympique originaire d’Alabama, un certain Jesse Owens, qui avait raflé une moisson de médailles à Berlin en 1936, avant de s’enfuir en Union soviétique. Il était resté l’une de leurs prises de guerre les plus précieuses pendant presque un demi-siècle, dénonçant régulièrement dans les colonnes de la Pravda le capitalisme esclavagiste d’État.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

15 commentaires sur “Underground Airlines – Ben H. Winters”