Frankenstein 1918 – Johan Heliot

Frankenstein 1918

De Johan Heliot

L’Atalante – 245 pages

Frankenstein 1918 emmène son lecteur dans une version alternative de notre histoire. La Première Guerre mondiale éclate en 1914 et c’est une boucherie dès le début. A partir des notes retrouvées du Dr Frankenstein, Winston Churchill est missionné pour créer une armée de non-nés, les « frankies . L’opération doit, bien entendu, rester secrète. C’est ainsi que naît Victor. Malgré tout, la Prusse gagne la guerre après bien des années de pilonnage – la signature de l’armistice a lieu en mai 1933. L’Angleterre n’est plus qu’un no-man’s land toxique placé sous la coupe de la Prusse. En 1956, Ernest Hemingway accompagne une expédition archéologique dans les ruines de Londres et subtilise un manuscrit qu’il donne à examiner à un jeune étudiant en histoire, Edmond Laroche-Voisin.

Paru en 2018, Frankenstein 1918, s’inscrit dans la veine commémorative des cent ans de la fin de la Première Guerre mondiale. Mais ici, Johan Heliot nous emmène du côté des Gueules cassées, de la chair à canon sacrifiée dans une guerre nouvelle où armes technologiques et chimiques sont testées et utilisées sans scrupules afin de mener une « guerre totale »… Victor, dont le corps n’est qu’un assemblage couturé de parties provenant de plusieurs cadavres, parvient presque à passer totalement inaperçu parmi les estropiés. L’auteur rend aussi hommage à l’un des romans préfigurateurs de la SF – mais aussi, si on le replace dans son contexte de parution, source d’inspiration pour le roman gothique dans une veine plus rationnelle voire réaliste, le roman horrifique ou fantastique, le Frankenstein de Mary Shelley. Il adopte aussi une forme narrative proche : extraits du journal intime d’Edmond Laroche-Voisin, des mémoires de Winston Churchill ou du manuscrit rédigé par Victor le non-né, le tout rassemblés par la petite fille d’Edmond Laroche-Voisin. Le style de l’auteur s’adapte au point de vue et à la caractérisation du personnage narrateur. Johan Heliot revisite l’histoire, la vraie, et la déforme avec des procédés relevant de l’uchronie et de l’histoire secrète. Le roman est truffé de clins d’œil et de références culturelles, littéraires ou politiques (le sort réservé à un petit caporal est assez sympa). L’auteur joue avec des figures historiques connues (Ernest Hemingway, Marie Curie, Irène et Frédéric Joliot-Curie, Winston Churchill) sans verser dans la caricature. L’épopée de Victor, revenu  la vie sans mémoire, sans langage, donne une dimension supplémentaire à une histoire déjà tragique par son contexte. Au delà de l’aspect historique, Johan Heliot dresse aussi le portrait d’un évolution des sciences et des technologies en posant la question du « progrès » scientifique. Même si, les nécessités de la guerre poussent l’humanité à innover dans l’art de la destruction et de la mort, la science porte aussi en elle promesses de bienfaits en témoigne le rôle de la famille Curie. Roman surprenant et émouvant, Frankenstein 1918 dépasse largement sa dimension de devoir de mémoire et, sur un format plutôt court, brasse avec brio de nombreuses thématiques. Une totale réussite.

Les images m’apparurent d’abord mélangées, comme des plaques photographiques superposées présentant un décor composé d’éléments disparates, trop chargé pour être réel. Je voyais les faces rieuses ou tristes, sereines ou colériques, d’hommes, de femmes et d’enfants par dizaines ; des paysages de nature paisible, un vallon encaissé où coulait un ruisseau, une lisière de forêt, des prés verdoyants, et aussi les rues sombres, encrassées de poussière et de suie, d’un faubourg sordide, dominé par les hautes cheminées de brique d’une usine, qui crachaient des panaches charbonneux dans un ciel semblable à une coulée d’acier en train de se figer, virant du rouge éclatant de l’aurore au gris terne d’un jour menaçant d’averses glacées…
Lentement, les pièces de ce puzzle insensé se détachèrent. Des vignettes plus conformes à la réalité les remplacèrent. Elles se succédèrent avec l’illusion du mouvement, comme dans une séance de cinématographe : un berceau au pied d’un lit, une petite chambre où s’entassaient cinq ou six enfants, une arrière-cour délimitée par des murs de brique, une salle de classe au parquet grinçant, un pupitre taché d’encre et gravé d’inscriptions obscènes, une partie de football improvisée au milieu de la rue avec une balle de chiffon, des gamins sales, teigneux, lancés à ma poursuite, des coups échangés sous le regard d’adultes peu concernés, un homme ivre, titubant, à la sortie d’un pub, des livres débordant d’une étagère immense, les aventures de Jim Hawkins et Robinson Crusoé, une jolie blonde au teint de porcelaine dont les joues s’empourpraient pour un rien, les démons forgerons dans le tumulte incessant d’une fonderie, le dôme de Saint-Paul et le pavé luisant des quais de la Tamise, des jeunes gens de la bonne société portant l’uniforme d’une prestigieuse université, des voitures automobiles filant à toute allure sur des routes sinueuses dans une campagne gaie, un baiser échangé, des promesses non tenues, l’envie d’en finir et puis, enfin, le portrait de Lord Kitchener sur une affiche, qui semblait m’interpeller, me mettre personnellement au défi, et la guerre et la peur et l’horreur et la révolte contre cette ignominie, la prison et… la fin.
Le résumé d’une vie, une poignée de souvenirs, vrais ou faux, impossible de savoir. Ce rêve m’appartenait-il ou l’avais-je emprunté à un inconnu ? Il ne suscita en tout cas chez moi aucune émotion particulière. Et pourquoi l’aurait-il dû ?

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