Engrenages et sortilèges – Adrien Tomas

Engrenages et sortilèges

D’Adrien Tomas

Rageot – 480 pages.

Sorti en début d’année, Engrenages et sortilèges d’Adrien Tomas, met en scène deux élèves de l’Académie des Sciences Occultes et Mécaniques de la ville de Celumbre que tout oppose. Grisella est apprentie mécanicienne, fille de Elenzo Oolonga ingénieur d’État de talent. Elle passe ses journées dans les livres ou les machines, se passionnant pour l’art de la mécanique et de l’automatique. Cyrus étudie la magie pour rejoindre la caste des puissants ésotériciens et si, possible, ne pas décevoir sa mère, première générale des armées de l’Empire. Ils n’ont rien en commun : leur couleur de peau, leurs origines sociales, leurs centres d’intérêt et leurs cercles amicaux diffèrent. La famille de Grise, venue de Xamorée, s’est élevée par le mérite et la science et détonne parmi l’élite de l’Empire. Cyrus est issu d’une longue ligne d’aristocrates. Lorsqu’ils se croisent dans les couloirs de l’école, ils se provoquent et se querellent. D’une manière générale, apprentis mages et futurs mécaniciens se méprisent ouvertement. Les relations entre ados à l’académie n’est d’ailleurs que le reflet moins policé des relations des adultes. Pourtant, une nuit, Grise et Cyrus sont tous les deux victimes d’une tentative d’enlèvement. Ensemble, ils fuient et s’allient pour sauver leur vie et bien plus…

Le mélange des genres, magie et technologie, fonctionne à merveille entre antagonisme et complémentarité. L’histoire réserve pas mal de surprises entre intrigues politiques au plus haut niveau de l’État, histoires de famille, d’amours contrariées et de recherche de pouvoir. Le passage dans les bas-fond de la ville pour s’en sortir, un ressort classique de narration, se révèle truculent. Le plus intéressant dans ce roman young adult réside dans la déconstruction des représentations sociales opérée par Grise et Cyrus tout au long de leur apprentissage. Le fonctionnement de la magie, ses règles, ses préceptes, sont notamment le résultat d’une construction artificielle qui permet de maintenir un ordre social existant, ordre social que le développement des technologies vient quelque peu bouleverser. La couleur de peau (noire) et le genre de Grise (une fille) et ses origines sociales (modestes) rappellent que tous les êtres humains, s’ils naissent égaux, ne le sont jamais vraiment. Les personnages, bien caractérisés, évoluent tout au long du roman sans perdre leurs qualités ni leurs défauts. Ils apprennent à collaborer, à dépasser – parfois avec bien des difficultés – leurs différences pour se comprendre et s’allier sur des bases communes. La narration alterne les points de vue : Grise, puis Cyrus jusqu’à se fondre en un fil lorsqu’ils se retrouvent seuls contre tous. Si la plume d’Adrien Tomas manie humour et légèreté, elle sait se faire âpre quand nécessaire et touche juste.

Du steampunk, de la magie, un univers fascinant et des thématiques sociétales sous-jacentes abordées sans fard, Engrenages et sortilèges offre aux lecteurs, jeunes et moins jeunes, un bien agréable et roboratif voyage.

Un extrait

– Eh bien, les nécromanciens semblent capables d’ouvrir des blessures, de propager la maladie et d’affaiblir les sens, quand les guérisseurs cicatrisent les plaies, circonviennent les épidémies et affinent les perceptions. Les deux magies ont pour objet le corps humain. Je suppose… je suppose que la nécromancie et la guérison utilisent des Flux assez proches ?
[…]
– C’est presque ça. En réalité, les guérisseurs et les nécromanciens emploient le même Flux, le Flux Vital, pour la simple et bonne raison que la guérison est la nécromancie. Et inversement.
– Comment ? Mais… les guérisseurs manipulent la vie, et les nécromanciens la mort !
S’il était honnête, Cyrus avait toujours un peu méprisé l’école de la guérison. C’était une magie extrêmement complexe, peu spectaculaire et qu’on disait dépassée pratiquement en tout point par la médecine moderne. L’Académie avait réduit son enseignement à un strict minimum, au profit de disciplines bien plus utiles pour la formation de futurs ésotériciens d’État : l’illusionnisme, le mentalisme et, évidemment, l’élémentalisme.
Pourtant, l’idée que les guérisseurs et les nécromanciens puissent user du même Flux choquait profondément Cyrus.
– Et qu’est-ce que la mort, sinon une brutale interruption de la vie ? susurra Vestor Vax. Pour mettre en œuvre la mort, il faut connaître la vie. Les nécromanciens emploient exactement la même magie que les guérisseurs – sauf qu’ils l’utilisent dans l’autre sens.
– Je n’y crois pas, déclara le jeune mage. Vous essayez de me faire avaler vos théories fumeuses pour rendre plus acceptable la pratique de la magie noire !
Les yeux de Vestor Vax s’assombrirent.
– La magie noire n’existe pas, mon garçon. Pas plus que la magie blanche, bleue, rouge, à pois ou à carreaux ! La magie est la magie, point final : tout ce qui change, c’est la manière dont on l’utilise. La classification en différentes écoles n’est rien de plus qu’une vaste fumisterie, destinée à accorder plus ou moins de prestige à certains ésotériciens. Et ne me fais pas croire que tu n’es pas d’accord : tu es bien trop intelligent pour ne pas avoir au moins effleuré l’idée.
Cyrus ouvrit la bouche pour protester, mais seul le silence répondit à l’accusation de Vestor Vax.