Rivages – Gauthier Guillemin

Rivages

De Gauthier Guillemin

Albin Michel Imaginaire – 256 pages

Cité vs Forêt

La Cité, enclave technologique assoiffée du peu de ressources existant encore dans une monde qui s’est apparemment effondré, l’oppresse. Elle est sale, froide, emplie du bruit infernal des machines qui fouillent en permanence le sous-sol ou de celles qui tentent d’arracher quelques arpents de terre à son plus proche ennemi, le Dômaine une forêt qui la cerne et qui s’étend à perte de vue, impénétrable et dangereuse. Pour les citadins, la nature est une menace. Il décide de partir, de tenter sa chance sous la canopée. Le Dômaine, allez savoir pourquoi, l’accueille. Les arbres lui ouvrent des chemins lui permettant de se téléporter de l’un à l’autre, les clairières qu’il trouve n’abritent aucun péril. Les bêtes menaçantes se tiennent à distance. Le Voyageur, car telle est devenue son identité, marche sous les arbres, enthousiaste et curieux d’expériences neuves. Le Voyageur se rend compte que la forêt est habitée non seulement par des animaux, mais aussi par par d’autres peuples humains ou non,  qu’ils soient marchands, nomades ou réunis dans quelques villages. Épuisé par une nourriture qu’il ne digère pas et par l’absence de maîtrise de son don, il trouve refuge dans le village des Ondins, un peuple descendant des Tuatha dé Dana, les gens de la déesse Dana, nostalgique de la mer et des rivages perdus peut-être à jamais.

« Un jour, nous reprendrons le voyage,
Nous nous fortifierons aux orages,
Et, creusant notre sillage,
Pour mettre fin aux étiages,
Nous percerons les nuages,
Nous irons de rivage en rivage. »

Voyage & solitude

Au début du roman, le Voyageur en permanence seul. Seul et isolé dans une ville inhumaine où il ne se sent pas à sa place. Seul mais partageant un moment d’intimité avec une forêt a priori inhospitalière mais finalement ouverte et accueillante. Une solitude malheureuse contre une solitude apaisée. Le Voyageur est en quête. Lorsqu’il rencontre Sylve et les Ondins, il se fixe pour un temps. Il n’est plus seul et ressent le besoin de se sentir utile à la communauté qui l’accueille prudemment. Bercé par les mythes celtiques des Ondins il se prend à rêver à leurs rivages perdus. Son voyage et son séjour dans le village des Ondins sont présentés  comme un moment de formation, d’apprentissage, à la recherche d’un  bonheur simple, raisonnable et savant – le Voyageur, fasciné par les mythes des Ondins, cherche toujours à les connaître mieux. Il cherche sa place, nostalgique d’un pays qu’il ne connaît pas ou pas encore. Et son voyage intérieur fait écho au voyage, désormais immobile, des Ondins.

En même temps, il y a de la poésie à se savoir entre mythe et réalité, souffla le Voyageur, les yeux embués par l’alcool. Entre mythe et réalité, répéta-t-il, entre terre et mer. Le rivage, n’est-ce pas le lieu où les vagues mouvantes se brisent et se meurent sur la terre ferme ? Et cette eau battante ne transforme-t-elle pas la côte qu’elle érode ? Quoi qu’on en dise, vous êtes le peuple des rivages : peut-être issus d’un mythe, je ne sais pas. Mais il est certain que vous transformez notre réel.

Une narration non conflictuelle

Une narration non conflictuelle en fantasy ce n’est pas si courant. Pas de lutte pour le bien, pas de méchant à défaire, pas d’anneau à détruire au bout d’une longue et périlleuse quête. Gauthier Guillemin raconte son histoire en évitant les ressorts narratifs de l’affrontement, de la guerre, du conflit. Le seul combat se fait armé de mots et de culture par le biais d’un conte enchanteur – dans toutes les acceptions de ce mot. Cela n’empêche pas la mort de frapper. Car s’il n’y a pas de conflit, il n’y a pas non plus de naïveté ou de facilité. Dans Rivages, place à la quête intérieure du Voyageur pour trouver sa place dans le monde, mais aussi s’intégrer à une culture différente. Sa vie et son voyage lui offrent de grands bonheurs, une histoire d’amour et d’amitiés, des petites désillusions et des choix, parfois douloureux à faire. Sa vie au village des enfants de Dana n’est pas non plus dénuée d’enjeux politiques pour tout ce qui concerne l’organisation et l’exercice du pouvoir dans le village. Le Voyageur ne juge pas mais cherche à comprendre la culture de ce peuple pour pouvoir se déterminer et décider du chemin à prendre. Le roman, contemplatif et poétique, invite son lectorat à emprunter des chemins de traverses pour se questionner sur ce qui fait l’humanité et sur des notions de liberté et de libre-arbitre.

– Peut-être qu’elle n’existe plus cette mer dont seules les légendes parlent ? insinua le Voyageur. Dans la Cité, on ne sait même plus dans quelle direction elle se trouve, personne ne l’a jamais vue, car plus personne ne veut traverser le Dômaine, c’est bien trop dangereux. J’ai moi aussi ce désir de voir la mer, mais je suis tellement bien ici que je ne veux plus partir.
– On dit qu’elle est infinie, murmura Quentil, perdu dans ses pensées.
– Un poète a dit que l’homme en voyageant mesurait son infini sur le fini des mers. Au temps où les terres étaient toutes recensées, seuls les désirs de l’homme restaient sans limites. Je me demande si cela a changé.

Rivages garde sa part de mystères. On en sait peu sur le pouvoir de téléportation d’arbre en arbre du Voyageur. Si l’on connaît mieux l’histoire des peuples, Ondins, Fomoires, Humains, Nardenyllais et leurs interactions passées et même présentes, tout est mis en place pour une rencontre future, potentiellement plus mouvementée. Et certaines quêtes ne sont pas achevées – peuvent-elle s’achever d’ailleurs ? La fin elle-même reste très ouverte. Un peu abrupte, elle m’a laissée un tantinet sur ma faim. Reste à savoir quel fil narratif tirera La Fin des étiages,  suite de ce premier opus à paraître au printemps 2020…

Et je pose ceci ici :

Nos vies sont une guerre où il ne tient qu’à nous
De nous soucier de nos sorts, de trouver le bon choix

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