Tous nos contretemps – Elan Mastai

Tous nos contretemps

D’Elan Mastai

Bragelonne – 480 pages. Traduction de Jean Bonnefoy

Vous vous souvenez du futur qu’on imaginait dans les années 50/60 ? Avec des voitures volantes, la téléportation, de la nourriture instantanée, des douches sans eau, des overboards (oui, comme celui de Marty McFly) et des robots partout pour prendre en charge les tâches pénibles ou répétitives ce qui permettait à l’être humain d’être heureux et de profiter des derniers divertissements ultra-modernes. Celui-là même. Dans le monde de Tom Barren, ce futur est advenu. Ce futur fantasmé ne se fonde pas sur la technologie de l’atome (non, pas de radioactivité toxique dans les environs). Elle a pu voir le jour grâce à un générateur d’énergie totalement propre et illimitée fabriqué par Lionel Goettreider (on appelle d’ailleurs cette technologie « le Moteur de Goettreider ») et mise en service le 11 juillet 1965. Le monde de Tom Barren est absolument propre et lisse : plus de guerre, plus de pauvreté, la nourriture y est toujours succulente, et, il faut le dire, du point de vue du lecteur, cette vie parfaite se révèle chiante comme la pluie (et du point de vue de la lectrice, une société misogyne, ça s’éloigne quand même beaucoup de la société idéale cf Les femmes de Stepford).
Mais revenons-en à Tom Barren. Il est un total looser, un bon à rien, un raté absolu, un vrai nul. Il le serine à tout bout de champ (généralement à la fin des courts chapitres pour bien marquer qu’il va faire foirer le truc, pire qu’un Pierre Richard en grand blond). Il a la chance d’avoir une mère aimante (une hausfrau cultivée) et un père ultra-célèbre, un maître dans l’industrie du divertissement (en réalité c’est un scientifique de haut vol, mais le seul moyen de récolter des crédit est d’orienter les recherches vers le divertissement). Par un concours de circonstance (obligatoirement puisqu’il est totalement incompétent en tout), son père l’embauche dans sa société pour faire de lui un de ses chrononautes. Le père de Tom vient d’inventer le voyage dans le temps, a recruté une équipe de jeunes gens brillants et pour chacun d’entre eux une doublure qui lui correspond. Il se trouve que la doublure de la principale chrononautes ne peut être que Tom. Et que bien évidemment, ce dernier va tout faire capoter, créant ainsi une nouvelle ligne temporelle qui donne naissance à notre présent à nous. Présent dans lequel il est coincé…

Vous les voyez les ressorts des séries made in USA ? A la lecture, vous cocherez toutes les cases : un protagoniste exaspérant, nul mais qui décide de faire quelque chose de bien qu’il foire, bien entendu, avant de réparer comme il peut (spoiler : rien ne sera jamais comme avant, mais ça pourrait être bien pire), deux histoires d’amour (parce que notre grand naïf a aussi le don de tomber très facilement amoureux), des intrigues mettant en scène des paradoxes temporels et une foultitude de rebondissements, des passages tendres et nostalgiques, un parcours un peu initiatique pour Tom (qui ouvre les yeux sur les qualités et défauts des sociétés dans lesquelles il a vécu, vit ou pourrait vivre) et une capacité à réenchanter le passé ou le futur par la technologie (oui, on nous piqué notre futur : où sont les bases sur la Lune, le voyage dans les étoiles, le confort promis par la technologie ? On s’est débrouillés comme des manches, on dirait et on a même réussi à bousiller la planète en sus). Le style suit : Tom Barren nous parle (et parfois, oui, on a très envie de lui mettre des claques tant son auto-apitoiement agace) dans des chapitres courts et il nous interpelle souvent.

Dit comme ça, ce n’est pas très vendeur. MAIS (parce qu’il y a un grand mais) si j’ai commencé la lecture en m’agaçant des tics d’écriture (il fallait forcer le trait dans l’autodépréciation ; toutes les fins de chapitre se devaient d’être percutantes et il ne fallait surtout pas oublier la pointe d’humour), en voyant les grosses ficelles de la machinerie, je me suis vite rendue compte qu’Elan Mastai était un petit malin (à la plume parfois ironique) et qu’il me poussait à tourner les pages, encore et encore, avec un peu plus que du divertissement de blockbuster hollywoodien. Entre les intrigues autour du voyage dans le temps, la gestion des paradoxes temporels et les références (le roman baigne dans la culture geek) et une belle mise en abyme du récit dans le récit, je me suis retrouvée à apprécier le roman, qui sous des apparences de simple divertissement donne plus de complexité et de profondeur que ce qu’il promet.

Voici comment Elan Mastai travaille notre capacité à suspendre notre incrédulité :

Alors, le Moteur de Goettreider, comment ça marche ?
L’électricité, comment ça marche ? Un four à micro-ondes, comment ça marche ? Un téléphone mobile, un téléviseur, une télécommande, comment ça marche ? En comprend-on vraiment le fonctionnement, disons, d’un point de vue technique concret ? Si ces technologies disparaissaient, pourriez-vous les reconcevoir, les redessiner, les refabriquer en partant de zéro ? Et si non, pourquoi pas ? On les utilise pourtant quasiment chaque jour que dieu fait.
Mais bien sûr que non, vous n’en savez rien. Parce que, à moins de travailler dans un des domaines concernés, vous n’avez pas besoin de savoir. Tout ça marche, point barre, sans effort, comme c’était prévu.
D’où je viens, il en va de même du Moteur de Goettreider. Il était important de rendre le nom de Goettreider aussi reconnaissable que ceux d’Einstein, de Darwin ou de Newton. Mais savoir comment tout ça fonctionnait, disons, du point de vue technique ? Là, je serais bien en peine de vous le dire.
En gros, vous savez comment un barrage produit de l’énergie ? Des turbines exploitent la force de propulsion naturelle d’un courant d’eau qui descend à cause de la pesanteur pour produire de l’énergie hydroélectrique. La pesanteur attire l’eau vers le bas de manière que si l’on insère une turbine sur son passage, l’eau la fait tourner, et en quelque sorte, ça produit de l’énergie.
Le Moteur de Goettreider fait de même avec la planète. Vous savez que la Terre tourne sur son axe, mais qu’elle effectue également une révolution autour du Soleil, tandis que celui-ci se meut indéfiniment dans notre galaxie. Eh bien, comme l’eau au travers d’une turbine, le Moteur de Goettreider exploite la rotation constante de la planète pour créer une énergie illimitée. C’est plus ou moins en rapport avec le magnétisme, la gravitation et… honnêtement, je n’en sais rien ; pas plus que je ne comprends vraiment comment marche une pile alcaline, un moteur à combustion ou une ampoule à incandescence. Ils marchent, voilà tout.
Idem pour le Moteur de Goettreider. Il marche, voilà tout.

Allez, une autre, plus référencée (hommage à Kurt Vonnegut)

Le Berceau du chat parle de quantité de choses, mais un élément essentiel de l’intrigue concerne l’invention de la glace-neuf, une substance qui congèle tout ce qu’elle touche, et qui échappe au contrôle de son créateur, détruisant toute vie sur la planète.
Lionel Goettreider lut Le Berceau du chat et eut une révélation cruciale, qu’il baptisa l’« Accident » : quand on invente une nouvelle technologie, on invente l’accident qui va avec.
Quand vous inventez l’automobile, vous inventez aussi l’accident de voiture. Quand vous inventez l’avion, vous inventez aussi le crash d’avion. Quand vous inventez la fission nucléaire, vous inventez aussi la fusion du cœur de la centrale nucléaire. Quand vous inventez la glace-neuf, vous inventez aussi la congélation accidentelle de toute la planète.
Quand Lionel Goettreider inventa le Moteur de Goettreider, il savait qu’il ne pourrait le mettre en route tant qu’il n’aurait pas déterminé son accident… et comment l’éviter.

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