Bienvenue à Sturkeyville – Bob Leman

Bienvenue à Sturkeyville

De Bob Leman

Scylla – 208 pages. Traduction de Nathalie Serval

Bienvenue à Sturkeyville reprend six nouvelles, dont deux inédites en français, de Bob Leman. Vous n’aviez jamais entendu parler de Bob Leman ? Moi non plus. Et c’est presque normal. Bob Leman a, en tout et pour tout, publié quinze nouvelles dans sa carrière littéraire. Elles ont été regroupées dans un recueil publié en 2002 intitulé Feesters in the Lake & Other Stories. Onze d’entre elles ont été traduites en France pour la revue Fiction entre 1977 et 1988. Les éditions Scylla, sur les conseils d’un lecteur, se sont penchées sur les textes de Bob Leman et ont sélectionné six textes se déroulant dans la petite bourgade rurale et paumée de Sturkeyville. Ils ont été écrits entre 1979 et 1988. Construite aux pieds des Appalaches du Nord, Sturkeyville connaît la prospérité grâce à son industrie de la fonderie. C’est une petite ville florissante, avec ses ouvriers, ses commerçants et sa petite bourgeoisie composée de propriétaires terriens, d’entrepreneurs et de banquiers. Une ville a priori tranquille comme les États-Unis en compte des milliers. Et comme toutes les petites villes tranquilles de l’Amérique profonde, celle-ci abrite aussi nombre d’abominations plus ou moins effrayantes. Les habitués de Stephen King ne seront pas en terre inconnue.

Quelques mots des habitants de Sturkeyville

Dans « La Saison du ver », les Lawson père et fils sont prisonniers d’une créature, un ver géant et télépathe, qui a pris l’apparence de leur mère. L’emprise est tellement puissante qu’elle anéantit tout espoir de délivrance. Un texte d’horreur pure et qui ne fonctionne que trop bien. Glaçant.

« La Quête de Clifford M. », premier des textes inédits, met en scène un vampire élevé comme un être humain, érudit et bourgeois qui s’interroge et enquête sur ses origines. S’accommodant au mieux de ses particularités physiques et de sa soif de sang, il recherche ses semblables. La nouvelle est écrite comme une enquête documentaire sérieuse et sourcée. Bob Leman évite les clichés sur les vampires et les rattache aux sciences du vivants (le vampire est une création naturelle, qui se reproduit et qui pourrait être étudié dans un cours de sciences nat). La distance au sujet vient appuyer la chute. Une réussite tant sur le fond que sur la forme.

« Les Créatures du lac » joue sur une ambiguïté pour son narrateur. Enfant, son oncle Caleb, un conteur hors pair, l’effrayait avec une histoire de monstres hantant un lac aux eaux noires et mortes jouxtant un manoir abandonné. L’enfant a grandi et ne croit plus aux contes. L’oncle a vieilli, mais son installation dans la bâtisse hantée, son comportement et quelques meurtres sauvages inquiètent sa famille.

Dans « Odila » un sexagénaire issu de la haute bourgeoisie locale, célibataire endurci, annonce qu’il compte épouser Odila, une des filles Selkirk, une famille de basse extraction vivant dans les faubourgs de la ville. Sa classe sociale se mobilise pour éviter l’impensable et le scandale. Odila est une jeune fille magnifique sur laquelle le temps ne semble pas avoir de prise. D’années en années, elle reste jeune et jolie. La situation n’a rien de normal et une visite à la fiancée dévoile l’impensable. Un texte d’inspiration lovacraftienne, maîtrisé de bout en bout.

« Loob » est l’idiot du village. Né dans une famille à problèmes (pauvreté, alcoolisme etc), il souffre d’un retard mental qui fait de lui le souffre douleur familial, le défouloir des enfants, puis une fois sa taille adulte, imposante, atteinte, la mascotte d’une partie de la ville. Sturkeyville n’est plus la ville florissante qu’elle était. Il ne reste rien de sa richesse et de sa grandeur passée. C’est d’ailleurs peut-être à cause du don de Loob. Ce dernier voit ce que d’autres ne voient pas : le passé et peut-être le futur. Et s’il interagit, il casse la trame temporelle et génère une réalité alternative. Un texte magistral tant par sa construction décentrée du personnage de Loob que par les ramifications qu’il tisse.

« Viens là où mon amour repose et rêve », deuxième texte inédit revisite le thème de la maison hantée. C’est la nouvelle la plus courte du recueil. Après avoir perdu son épouse, Webster Knapp emménage dans une charmante maison avec sa fille et sa belle-mère. Une maison construite par des artisans qui avaient à coeur leur mission et nourrie du bonheur des familles qui l’ont occupée pendant plusieurs générations. Abandonnée depuis quelque temps, elle a tant d’amour à donner à ses futurs occupants. Et cela fonctionne. En ses murs, le mari éploré se sent à nouveau heureux. Mais l’amour absolu peut aussi être étouffant et mortifère… Le chemin vers l’enfer est bien pavé de bonnes intentions. Et il faut noter que le fantôme, ici, est, d’une certaine manière, amené par les occupants.

Bienvenue à Sturkeyville est un coup de coeur. Toutes les nouvelles sont excellentes, même si ma préférence va à « Loob » en premier et à « La Quête de Clifford M. » en second.

L’ambiance à Sturkeyville

En parallèle des histoires des protagonistes, Bob Leman dresse le portrait d’une ville en évolution passant de la grandeur avec le plein emploi lorsque la fonderie tourne à plein et se développe jusqu’à la déliquescence lorsqu’elle périclite : chômage, exode, misère de ceux qui sont restés et vivent d’expédients. Pour cette peinture d’une petite ville de l’Amérique rurale en pleine mutation, j’ai envie de rapprocher Bienvenue à Sturkeyville du Déclin de l’empire Whiting de Richard Russo bien que ce dernier soit plus récent et d’un style bien différent (et qu’il ne contienne pas d’autres monstre que ceux générés par un rêve américain inaccessible). A ceci près que l’étrange côtoie la normalité, les monstres s’intègrent dans la réalité, le bizarre co-existe avec une normalité des plus banales. Ce qui rapproche plus Surkeyville de la ville de Providence de Lovecraft ou de Castle Rock de Stephen King. Le recueil de Bob Leman oscille entre horrifique, fantastique et fantasy urbaine dans un style précis, juste et élégant. Les illustrations intérieures de Arnaud S. Maniak sont aussi réussies que la couverture de Stéphane Perger. Le recueil a bénéficié d’un financement participatif, existe en numérique et la version papier sera mise en vente dans le circuit habituel à compter du 02/02/2020 (une date propre à invoquer l’indicible). Que vous soyez fan de Lovecraft ou non, une virée à Sturkeyville vous mettra délicieusement mal à l’aise. Bon voyage…

Le #ProjetMaki

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