Le Livre de M – Peng Sheperd

Le Livre de M

De Peng Sheperd

Albin Michel Imaginaire – 592 pages. Traduit par Anne-Sylvie Homassel

Le Jour Sans Ombre

Le Jour Sans Ombre (Zero Shadow Day) est un phénomène astronomique pendant lequel le soleil passe exactement au zénith et l’ombre est projetée au sol sous l’observateur. Elle n’est donc plus visible pendant un bref moment. Cet évènement se produit deux fois par an et n’est observable qu’entre le Tropique du Cancer et le Tropique du Capricorne. En Inde, en Tanzanie et aux Philippines il donne lieu à de multiples observations doublées d’ateliers dans les écoles et d’expériences dans l’apprentissage des sciences. Plus d’informations ici en ce qui concerne l’Inde.

Perdre son ombre et se perdre

Trois mois avant le Jour Sans Ombre, à la Nouvelle-Orléans, un homme devient amnésique après un accident de voiture. S’il connait les concepts et sait les reconnaître et les nommer, tout ce qui lui est personnel s’est irrémédiablement effacé : son nom, les souvenirs de toutes les périodes de sa vie, ses goûts, ses envies, ses expériences passées, ses proches. Ce qui a façonné sa personnalité a totalement disparu.

En Inde, mi-mai, les célébrations du Jour Sans Ombre battent leur plein. A Mumbai, l’ombre de Hemu Joshi ne réapparait pas lorsque le soleil dépasse le zénith. Il devient rapidement un phénomène de foire à lui seul. Journalistes, suivis de près par toute l’industrie du divertissement, se précipitent. Bientôt, il commence à perdre ses souvenirs. Aux quatre coins du monde, de manière totalement aléatoire et parfois par villes entières, d’autres personnes perdent leur ombre et, peu à peu, la mémoire de ce qu’ils sont. Leur identité part en lambeaux.

En Virginie, à peu près au même moment, Max et Ory assistent au mariage de leurs amis, Paul et Imanuel. Avec les autres invités, ils voient déferler l’épidémie, sans nom. Bientôt la désorganisation du monde est totale. Ils se retranchent dans l’hôtel qui les accueille, en mode « survie ». Peu à peu, Max et Oryse retrouvent seuls – se rendre en ville pour se ravitailler présente nombres de dangers entre les sans ombres agressifs, ceux qui comme eux ne reculent devant rien pour survivre et les modifications de la réalité induites par ceux qui ont perdu leurs souvenirs ou tenté de s’en recréer. Sans compter la peur de perdre son ombre et la nécessité de vivre avec cette épée de Damoclès au dessus de soi. Un jour Max perd son ombre. Ory lui offre un dictaphone et elle commence à y consigner ses pensées. Puis, par amour, elle s’enfuit. Et lui, par amour, part à sa recherche.

Narration

Quatre points de vue narratifs alternent sur des temporalités différentes : le journal audio de Max, le périple d’Ory, le parcours de l’amnésique et Mahnaz Ahmadi, Iranienne vivant à Boston et se préparant pour les Jeux Olympiques dans la discipline du tir à l’arc. La construction, parfaitement maîtrisée, permet une immersion totale et la montée en tension du texte est parfaitement gérée. Les différents points de vue permettent voir l’effondrement de la civilisation , le chaos amplifié par les altérations de la réalité, les efforts pour survivre et les tentatives pour maintenir des micro-sociétés, des communauté aussi pérennes que possible. Il subsiste toujours une pointe d’espoir, un espoir incarné par une légende, celle de Celui Qui Rassemble, mais aussi grâce à l’amour (dans un couple, au sein d’une famille séparée par des milliers de km) ou l’amitié (ancienne, ancrée dans le passé ou récente née des nécessités et des circonstances).

L’oubli, dans Le Livre de M, est une mort lente et douloureuse et se rendre compte qu’on oublie, a oublié, qu’il manque quelque chose, voir la béance impossibles à combler dans les souvenir représente une torture inhumaine.

Expérience personnelle

Le Livre de M a été une lecture perturbante. Pendant un bon premier tiers du roman, j’étais intriguée par toutes ces questions sur le phénomène de perte de mémoire / perte d’identité, ses causes, sur ses effets (notamment les altérations de la réalité), sur la capacité des personnages à survivre, sur leur voyage, sur les différents fils narratifs. Où tout cela allait-il nous mener ?

Puis arrivée à la moitié du livre, je me sentais complètement enlisée avec l’impression que les intrigues n’avançaient plus et que suspendre mon incrédulité devenait de plus en plus difficile pour certaines scènes : Zhang se tirait trop facilement voire même miraculeusement d’escarmouches, la scène de la fuite de Max et de ses amis de la prison de la secte Transcendance me paraissait totalement impossible etc.

Je me suis forcée à finir, non sans me dire que je voyais la fin arriver. En conséquence, je me suis bien fait avoir par le twist final autour de Max et Zhang (le kiff total, j’en redemande). Et puis je m’attendais à une explication scientifique de l’épidémie – une attente favorisée par des personnages – y compris scientifiques qui cherchent des causes et des solutions dans un monde post-apocalyptique – alors que Peng Sheperd a pris choisi une voix mystico-fantastique qui m’a un d’abord laissée sur le bord de la route. Les cent dernières pages, avec les fils narratifs qui se rejoignent, le twist final et quelques autres éléments que je ne veux/peux pas dévoiler – j’en ai déjà trop dit – m’ont permis de raccrocher.

En définitive, je ne sais toujours pas que ressentir sur ce roman. Objectivement c’est un très bon roman (et même un excellent premier roman), en terme d’histoire, de caractérisation des personnages, de maîtrise narrative ou d’écriture (et n’oublions pas le travail de la traductrice). Il peut servir de passerelle pour faire venir à l’imaginaire ceux qui n’en lisent pas. Sauf qu’il me laisse un goût de « canada-dry » : ça ressemble à de la SF mais l’élément science-fictif – absent – m’a vraiment manqué.

Une citation

Puis j’ai vu le dessin. Juste derrière le campement, sur un bout de trottoir encore pratiquement intact. Il y avait une ombre peinte sur le ciment. Une ombre, sans personne. C’est encore plus bizarre qu’une personne sans ombre.
Je me suis installée au-dessus d’elle, dans la même position, un bras levé, comme si je parlais à quelqu’un, et l’autre sur la hanche. Et j’ai ouvert grands les yeux. Je suis restée des heures dans cette position. C’était une drôle de chose, en fait. Je ne me suis pas sentie particulièrement reconnectée – je n’ai pas senti que je récupérais une partie de moi que j’avais oubliée. J’aurais adoré, pourtant, Ory, mais ça ne s’est pas produit. J’avais seulement cette impression complètement singulière – comme si je portais des vêtements qui ne m’appartenaient pas. Ou comme si, au cours d’une fête avec des tonnes de gens, quelqu’un qui n’a pas bien compris mon nom à cause du bruit m’avait appelée Lax ou Mox pendant toute une nuit de musique et de vibrations.

J’ai tout donné au soleil
Tout sauf mon ombre
Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur
Qui s’agite et parade une heure, sur la scène,
Puis on ne l’entend plus. C’est un récit
Plein de bruit, de fureur, qu’un idiot raconte
Et qui n’a pas de sens.
Macbeth (1605) de William Shakespeare

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3 réponses

  1. Vert dit :

    Ca me rassure de ne pas avoir été la seule à rester sur le bord de la route avec ce roman ^^

  1. 26/08/2020

    […] Le chien critique, FeydRautha, Chut maman lit, Anouchka, Lhisbei, Venez parler de Le livre de M de Peng Shepherd sur le fil […]

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