De Mu Ming
Argyll, collection RéciFs – 112 pages. Traduction de Gwennaël Gaffric.
Retour de chronique du Bifrost 117
Avec RéciFs, les éditions Argyll, fidèles à leur ligne éditoriale engagée, proposent des récits courts exclusivement signés par des autrices, et ce du monde entier. La collection ambitionne de faire découvrir une pluralité d’imaginaires féminins et de révéler des voix contemporaines uniques. Les illustrations de couverture, signées Anouck Faure, parviennent à capturer l’essence des textes tout en soulignant l’atmosphère propre à chaque ouvrage. Et confèrent à la collection une identité visuelle et une cohérence. Examinons le premier titre de cette collection.
Le Bracelet de jade, de Mu Ming, nous transporte dans la Chine impériale de 1640, sous le règne de l’empereur Chongzhen. Lors de la Foire des lanternes, Chen, une petite fille, reçoit un mystérieux bracelet qui devient le point de départ d’une quête personnelle et artistique menée aux côtés de son père, ancien haut fonctionnaire devenu jardinier et calligraphe. D’une plume contemplative, l’autrice mêle histoire, fantastique, science-fiction et philosophie pour explorer des thèmes universels tels que la transmission (via la relation entre Chen et son père), l’héritage, le destin, la beauté et la quête de sens. Le texte dépeint aussi les luttes d’un homme intègre face à un système corrompu, sur fond de transition houleuse entre les dynasties Ming et Qing. La préface du traducteur, Gwennaël Gaffric, replace l’œuvre dans la tradition littéraire chinoise tout en offrant un éclairage permettant de mieux appréhender la novella.
Avec ces trois premiers titres très différents, la collection Récifs offre déjà un panorama varié de voix féminines, le début d’une mosaïque littéraire à découvrir et à savourer. Nul doute que chacun y trouvera de quoi éveiller sa curiosité et nourrir son imagination.
Un extrait
Qu’était-il arrivé à Papa ? Chen comprenait déjà qu’il valait mieux ne pas poser certaines questions. Mais cela ne l’empêchait pas de tourner et de retourner la question dans sa tête. Il avait saisi le secret de la nature de l’espace, pourquoi ne pas dès lors chérir le jardin comme un trésor ? Dehors, les feux d’artifice s’étaient faits moins nombreux, et la nuit s’assombrissait, mais soudain, Chen entendit des voix, d’abord lointaines et étouffées, puis de plus en plus proches et de plus en plus fortes, qui brisaient le silence de cette nuit d’hiver.
Chen sortit de la maison, elle leva les yeux au ciel et, pour la première fois de sa vie, elle vit d’innombrables flocons scintillants tomber des ténèbres célestes. Elle ne put réprimer un cri de joie :
« Il neige ! »
Une neige cristalline et glacée qui fondait lentement dans la paume encore chaude de Chen jusqu’à former une seule goutte brillante, qu’elle refusa de lâcher. Dans la blancheur de la scène, les lanternes du jardin semblaient plus rutilantes que jamais, et le sol aux couleurs bariolées disparaissait sous une couche immaculée.
« Cette neige auspicieuse annonce une année de bonnes récoltes », dit sa mère en souriant, qui s’était drapée dans un manteau épais.
« J’aimerais voir de la neige tous les ans », murmura Chen en fermant les yeux, laissant glisser sur ses joues les flocons collés à ses cils. Son visage était déjà un peu engourdi par le froid, mais elle ne voulait pas rentrer. « Papa, viens voir la neige ! Viens voir avant qu’elle s’arrête de tomber !
— Ne t’inquiète pas, Chen. Désormais, nous verrons beaucoup, beaucoup de neige chaque année », répondit-il doucement, en sortant lentement de la demeure.
Une étrange lumière brillait dans ses yeux.
« Papa, qu’est-ce que tu as ?
— Ce n’est rien, simplement l’effet de la réflexion de la neige ». Il caressa doucement l’épaule de sa fille et lui dit d’une voix douce : « Si ton cœur est empli de neige, tes yeux verront toujours un monde pur. Tu comprends maintenant ce qu’on appelle une perspective “froide et désolée” en peinture ? »



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« D’une plume contemplative, (…) et la quête de sens » : c’est un excellent résumé de cette novella qui parvient à être extrêmement riche tout en étant contemplative, c’est improbable et très fort.