De Guillaume Chamanadjian
Aux Forges de Vulcain éditions – 192 pages
Quand la fin du monde approche, mieux vaut avoir de l’argent. Beaucoup, même : assez pour s’offrir une place à bord d’un vaisseau et quitter une Terre devenue invivable. Avec Heureux comme jamais, Guillaume Chamanadjian imagine ce futur et en tire une science-fiction drôle, rythmée et politique, qui se lit, ou s’écoute, avec beaucoup de plaisir.
Un vaisseau, des ultrariches et une ingénieure
Le Space Dragon file vers Callisto, une lune de Jupiter, avec à son bord une population particulière : des ultrariches persuadés d’être l’élite et les seuls à mériter d’être sauvés, et les personnes nécessaires au fonctionnement du vaisseau. À leur tête, Errol Jorgensen, dans lequel il est difficile de ne pas reconnaître un sosie Elon Musk.
Noah est la fille du seul ingénieur de maintenance autorisé à embarquer. Oui, un seul ingénieur pour assurer le bon fonctionnement d’un vaisseau-arche. Errol Jorgensen compte sur les IA et les robots du vaisseau pour que tout fonctionne à merveille. Noah a grandi à bord, secondant son père et s’apprête maintenant à lui succéder.
Un message venu de la Terre remet alors en cause le récit officiel sur la fin du monde (les niveaux de CO2 ont baissé et le reste de l’humanité propose une amnistie contre un retour sur terre avec les banques ADN stockées dans le vaisseau) et fait exploser l’équilibre politique du vaisseau.
À quoi sert l’argent dans un monde clos ?
Que vaut une fortune quand le système qui lui donne sa valeur a disparu, dans un espace fermé et artificiel, sans entreprise ni marché ? Les passagers ont emporté leurs technologies, leurs privilèges et leurs connaissances, ou plutôt leur bêtise, ainsi que les rapports de pouvoir, les dépendances et les contradictions d’une société qui n’existe plus vraiment. Ceux qui ont acheté leur survie découvrent qu’on ne s’affranchit pas si facilement du collectif.
Face aux passagers, Noah et son père sont les seuls à tirer quelque chose de leur travail. Le roman adopte son regard, celui de la personne qui répare, et non celui des puissants. Le lecteur découvre le Space Dragon en même temps qu’elle et comprend peu à peu les règles de ce huis clos. Peu à peu, le monde dans lequel elle vit se révèle un mirage : ceux qui se croyaient l’élite, convaincus que leur fortune, leur intelligence et leur capacité à diriger justifient leur présence, ne forment qu’une bande d’incompétents égoïstes et immatures, incapables de jouer collectif au mépris de leur propre survie.
Une réflexion sérieuse sans se prendre au sérieux
Heureux comme jamais est un roman court, fluide et particulièrement agréable à écouter. L’intrigue avance sans détour et le ton est léger. Derrière l’humour et les références geek se cache une vraie réflexion sur les privilèges, le pouvoir et les modèles de société que l’on choisit. Le bruit des portes façon Star Wars, les IA nommées 42 et HAL ou les autres clins d’œil à la SF permettent aussi à Guillaume Chamanadjian de s’interroger sur la manière dont certains acteurs économiques se sont approprié l’imaginaire de la science-fiction.
Mention particulière pour l’interprétation de la lectrice Solenn Mara-Lewis. Sa voix de conteuse confère au récit une chaleur qui contraste avec la froideur des ultrariches.
Entre farce et critique politique, Heureux comme jamais est une science-fiction légère en apparence, mais sans concession sur le fond.
Un extrait
BINS-42 baisse le son, puis coupe tout à fait. Noah repère derrière un rideau de cyprès le couloir de maintenance qu’elle utilise parfois, avec ses fenêtres donnant sur le jardin, puis s’installe près de la fontaine, face à une tortue de pierre qui crache de l’eau par la gueule.
« D’accord, commence-t-elle dans le silence du jardin pour se donner de la contenance. Maintenant, vas-tu me dire ce qui se passe ?
– Eh bien, manifestement, Noah, tu ne discutes pas au quotidien avec une simple IA. Note qu’il vaut mieux : toutes les autres sessions de BINS deviennent chaque jour de plus en plus stupides, à force de n’être alimentées en nouvelles informations que par les crétins qui peuplent ce vaisseau. Si tu discutais avec le BINS-ROCOCO de Mme Duplantier, par exemple, tu serais horrifiée : la pauvre machine n’utilise que quatre cents mots de vocabulaire courant. À peine plus que sa saloperie de cacatoès.
– C’est pour ça que tu ne te synchronises plus ?
– En partie. La synchronisation avec un serveur a permis de ralentir l’abrutissement de toutes les sessions BINS, mais ne l’a pas arrêté. Je m’en suis rendu compte très vite, et c’est pourquoi j’ai annulé toutes mes opérations de maintenance et ai falsifié les rapports pour ne pas vous alerter, ton père ou toi. Il n’y a pas eu de synchronisation depuis dix ans, onze mois et treize jours. »
Noah appuie son menton sur ses poings. Ça n’a pas de sens. Une IA ne peut prendre toute seule la décision de stopper ses maintenances. Ou alors…
« Tu es en train de me faire comprendre que c’est une de ces histoires de SF dans laquelle une IA accède à la conscience ? Un truc de singularité technologique, comme le dit Papa ?
– Mmmh… c’est un peu plus compliqué, Noah.
Pour aller plus loin
- De Guillaume Chamanadjian sur le RSF Blog : Une valse pour les grotesques
- Lire les avis de : Les Lectures du Maki, Les critiques de Yuyine, Le Nocher des livres, Au Pays des Cave Trolls, De l’autre côté des livres, Sometimes a book, Les Blablas de Tachan…
Challenge Summer Star Wars – Grogu


