Isola – Åsa Avdic

Isola

de Åsa Avdic

Actes Sud collection Actes Noirs – 288 pages. Traduit du suédois par Esther Sermage

Isola, thriller psychologique, dystopique et uchronique, est le premier roman de la suédoise Åsa Avdic.

Suède alternative

L’Union soviétique n’est jamais tombée et le coup d’État dit “du mur” en 1989 à Berlin (non, le mur ne tombe pas) lui donne une impulsion nouvelle qui aboutit à la création de l’Union amicale à laquelle adhèrent le Protectorat de Suède, le Protectorat de Finlande et le Protectorat de Norvège. Une grande, belle et fière Union des peuples selon la propagande nationale. La frontière avec le Danemark, resté à l’ouest, reste fermée depuis 1992. Nous avons donc un immense et puissant Bloc de l’Est, totalitaire, autocratique, communiste, paranoïaque très fortement inspiré des pays communistes d’Europe de l’Est de la fin des années 80. L’action prend place en 2037 et la société a eu le temps de se fermer encore un peu plus. L’ambiance est oppressante à souhait.

Ils étaient sept

Six personnes ont été sélectionnées pour participer à un test de recrutement pour intégrer un groupe de renseignement. Elles sont envoyés sur l’île d’Isola – elle porte bien son nom, aux confins d’un des archipel suédois. Parmi elles, Anna Francis, à la dérive depuis son retour de mission humanitaire en zone de guerre à la frontière du Turkménistan et de l’Ouzbékistan, Henri un ancien collègue dont elle était amoureuse, un colonel alcoolique, une présentatrice télé. Plusieurs d’entre eux se sont vu confier une mission secrète. Anna, avec la complicité de Katia, la doctoresse qui les accompagne, doit mettre en scène sa propre mort puis évaluer les réactions des autres participants, convaincus qu’un meurtrier se cache parmi eux. Les murs sont doublés de couloirs secrets, un vieux dispositif de caméras lui permet de compléter ses observations. Une tempête vient alourdir un peu plus l’ambiance. Pour nos protagonistes, quarante-huit heures isolés, sans moyen de contacter le reste du monde, à jouer parfois double ou triple jeu, c’est très long et psychologiquement usant. Bien vite l’expérience dérape et échappe au contrôle de ses créateurs. De fausses morts en vrai cadavre, le calvaire commence.

De la distance

Je ne suis pas familière des thrillers encore moins des thrillers suédois, avouons. Mais celui-ci m’a beaucoup plu et pas seulement parce que c’est une uchronie. D’ailleurs, évacuons ce point de suite, l’uchronie sert de prétexte à la mise en place d’un système totalitaire. L’expérience décrite dans un monde dystopique aurait tout aussi bien pu avoir lieu sur l’île de Sakhaline au temps glorieux de l’URSS.
Revenons à Isola. Pas d’inspecteur de police dépressif enquêtant sur un meurtre sanglant dans une petite bourgade campagnarde embrumée ici, mais une fonctionnaire sous stress post-traumatique, bourreau de travail, entretenant des relations distantes et compliquées avec sa mère, Nour, et sa fille de 9 ans, Siri. Si vous cherchez à vous attacher au personnage principal, ne tentez même pas. Anna ne déclenchera pas d’empathie pas plus que les personnages secondaires. Lorsque Henri évoque son passé, il nous prend plus souvent l’envie de le détester que de l’apprécier et lorsque Anna fait de même, c’est pire encore. Pourtant impossible de les lâcher ou de ne pas ressentir la pression qu’il subissent dans cette atmosphère confinée. Autre point réussi : à chaque fois qu’ils reviennent sur un évènement commun, ils en ont une lecture différente. Où se cache la vérité dans leur perception divergente ?

La multiplication des points de vue et les flashbacks qui nous éclairent sur le passé des protagonistes nous embrouille un peu plus sur les enjeux de la mission et le rôle de chacun. Åsa Avdic nous tient à distance et nous donne l’impression que ce n’est pas Anna qui observe l’expérience, mais bien nous. Et nous regardons avec un mélange d’effroi et de plaisir pervers  les personnages se débattre dans une toile finement tissée par l’autrice : à nous d’en démêler les fils avec un temps d’avance sur les protagonistes. Un autre point en faveur du roman.
Le dernier tiers du roman revient sur l’expérience sur l’île par des interrogatoires dignes du KGB. La question se pose tout au long du roman : à qui pouvez-vous faire confiance ? Et finalement, pouvez-vous même vous faire confiance à vous même ? La fin reste ouverte sur une suite possible…

Pour ma part, Isola, huis clos implacable, a parfaitement rempli sa mission.

Une citation

— Nous avons donc prévu de soumettre les candidats à une petite épreuve de résistance au stress. Nous confronterons les favoris à une situation réaliste, dans laquelle vous serez en mesure d’évaluer leur personnalité : penchant pour le leadership, pour le raisonnement stratégique, sens de la diplomatie, éventuelles insuffisances.
Je ne comprenais toujours pas où il voulait en venir.
— Et que voulez-vous que je fasse, concrètement ?
Le président eut un sourire rayonnant.
— Oh ! C’est très simple. Je veux que vous fassiez la morte.

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3 réponses

  1. Yuyine dit :

    J’aime énormément l’idée et les questionnements soulevés par l’intrigue. Merci pour cette belle découverte que je vais garder en ligne de mire.

  1. 02/06/2021

    […] chroniques, les rattrapages de Isola de Åsa Avdic, de Issa Elohim de Laurent Kloetzer et de L’Enfant de la prochaine aurore de Louise […]

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