Avec joie et docilité – Johanna Sinisalo 11


avec joie et docilitéAvec joie & docilité

De Johanna Sinisalo

Actes Sud – 368 pages (301 pages en epub)

Quittons pour quelques heures nos démocraties dégénérées où l’abondance de biens, de technologies et d’alcool et autres substances provoquant du plaisir entraînent dépendances, dépravations, décadence et mal-être des populations pour rejoindre le paradis sur terre : la Finlande eusistocratique, le meilleur état au monde. La Finlande eusistocratique protège la santé des citoyens en restreignant leur accès à des objets ou des substances nocives (outils de communications comme le téléphone portable, tabac, alcool, café), en promouvant une vie saine (de l’exercice physique, une activité sexuelle régulière) et en permettant un modèle social équilibré (la famille, pilier de la société est composée du chef de famille, le mari travailleur et de sa femme, douce, docile et qui s’épanouira dans la maternité). En parallèle d’une grande campagne d’éradication des substances illicites dont l’importation reste interdite (contrôle drastique aux frontières), la Finlande a entamé un ambitieux programme destiné à domestiquer les femmes. Grâce aux travaux de Beliaïev sur les renards argentés et le recours à l’eugénisme – les sujets non conformes sont stérilisés pour empêcher la transmission de leurs caractéristiques génétiques non souhaitées, il est désormais possible d’offrir aux Finlandais une épouse parfaite : une éloï, blonde comme les blés, innocente comme l’enfant qui vient de naître, docile comme l’agneau qu’on s’apprête à égorger. Éduquées dans des écoles ménagères, elles sont lancées sur le marché de l’accouplement à 14 ans, à la recherche d’un virilo à contenter dans ses moindres désirs. A contrario, les morlocks (en langage politiquement correct, les neutrelles), sont – quand elle survivent, il n’est pas rare de les tuer à la naissance – cantonnées aux basses tâches, et assurées de ne jamais pouvoir procréer.
Vera et Mira, deux soeurs nées en Espagne, reviennent chez leur grand-mère en Finlande après la mort de leurs parents dans un accident de voiture. Toutes les deux ressemblent à de parfaites petites éloïs. Elles grandissent à la campagne, assez isolées des autres, avec une grand-mère à l’éducation permissive selon les critères en vigueur : Mira se conforme on ne peut plus facilement aux standards en vigueur tandis que Vera se révèle intrépide, touche à tout, intelligente et curieuse. Sous des aspects de parfaite petite poupée se cache une morlock. Au passage des inspecteurs du bureau de la santé, Mira réussit naturellement le test qui vise à déterminer officiellement le genre d’une fille. Sa qualité d’éloï ne fait pas de doute. Vera, sur les conseils de sa grand-mère, parvient à simuler. Vera et Mira deviennent donc Vanna et Manna (les éloïs doivent recevoir des noms empreints de douceur et dépourvus de sonorités agressives).

Si vous pensez au roman d’Ira Levin, Les Femmes de Stepford, c’est tout à fait normal. Dans les deux romans, on retrouve de parfaites « housewives ». Mais dans le texte d’Ira Levin, le phénomène est circonscrit à un village et relève d’une initiative collective à petite échelle (un petit groupe d’hommes). Dans la dystopie de Johanna Sinisalo, c’est à l’échelle d’un pays que ça se joue. L’organisation de la société dans son entier est régie par la nécessité de créer une espèce féminine inférieure assujettie à la volonté et au plaisir de l’homme (notez que les hommes atteints d’un handicap ou d’une maladie chronique ne sont pas épargnés : les infras sont aussi écartés du marché de l’accouplement),  et de maintenir un ordre et une paix sociale. Le crédo de la Finlande eusistocratique ? Le bonheur pour tous, à condition de suivre les préceptes édictés par l’État. Préceptes que Vera/Vanna a bien du mal à suivre, même si elle parvient à sauver les apparences. Johanna Sinisalo tire jusqu’au bout les ficelles des courants de pensée les plus dégradants de  notre société (merci le patriarcat). Les femmes ne valent pas plus que les animaux. La moitié de la population se retrouve privée de son humanité dans une société où le contrôle est porté à son paroxysme (surveillance, dénonciations, bureaucratie inquisitrice et toute puissante, absence de moyens de communication moderne, frontières totalement hermétiques). En filigrane, le lecteur perçoit aussi les mécanismes qui font basculer un état soucieux de ses citoyens en un état totalitaire.

Rassurez-vous, malgré le propos glaçant, le roman n’est pas froid. Au contraire. Avec joie & docilité raconte aussi l’histoire de Vera/Vanna qui cherche sa soeur Mira/Manna, disparue peu de temps après son mariage. La narration alterne les points de vue, celui de Vera/Vanna et celui de Jare, un virilo plus intelligent que la moyenne bien décidé à fuir la Finlande (pour y parvenir, il deale … du piment, produit prohibé à cause des effets de la capsaïcine qu’il contient). Johanna Sinisalo intègre à son récit les lettres de Vera/Vanna à sa soeur, des extraits d’interrogatoires, de textes de loi, de manuels scolaires, du dictionnaire moderne (à chaque régime totalitaire sa novlangue), de contes pour éloïs, de publications scientifiques etc. Pas de longues explications didactiques, mais des exemples frappants et concrets d’une société transformée qui ferrent le lecteur autant qu’ils l’horrifient. Si « la fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent », Johanna Sinisalo ne démérite pas une seconde avec ce roman.

En définitive, Avec joie & docilité se révèle être un excellent roman (de science-fiction dystopique pour les amateurs d’étiquettes), au propos engagé et à la narration hautement addictive. Un mot sur la couverture ? « Parfaite ».

Un coup de coeur (et ils ne sont pas nombreux cette année…).

Une seule citation :

Il suffit parfois d’un groupe suffisamment actif et influent pour changer le monde dans le sens souhaité par ses membres. Ceux-ci n’ont même pas besoin d’être très nombreux. Il suffit que certains présentent leurs opinions personnelles comme étant la seule vérité vraie et, comme ils se font bruyamment entendre, ils donnent l’impression d’être les porte-voix de masses oubliées et négligées. Il est facile, même pour ceux qui sont satisfaits de l’état des choses, de soutenir des idées qui leur procurent des avantages. Beaucoup pourraient vivre heureux sans voiture, ou comprendraient aisément qu’en acheter une exige de faire des efforts et d’économiser sur autre chose. Mais si un groupe suffisamment déterminé leur met dans la tête qu’il est impossible de vivre sans, qu’être privé de voiture est une atteinte aux droits de l’homme – combien, dans ce cas, refuseraient des voitures distribuées gratuitement par l’État ?

NB : livre lu en numérique. Dans ce format, qui contient des DRM (vous savez ces verrous qui ne protègent rien mais emmerdent beaucoup le lecteur…), son prix est exorbitant. Préférez le papier et mettez-en au pied du sapin de Noël. Personnellement, je regrette d’avoir opté pour la version numérique pour cette raison.

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