Un pont sur la brume – Kij Johnson

Un pont sur la brume

De Kij Johnson

Le Bélial, collection Une Heure Lumière, 136 pages. Traduction de Sylvie Denis

Kit Meinem d’Atyar est un jeune architecte. Il doué avec dans son domaine technique, la construction de pont, mais il est aussi doué avec les gens, ce qui le rend meilleur bâtisseur encore. S’il noue des liens avec les équipes et les corporations qui travaillent avec et pour lui – les chantiers peuvent prendre des années à se terminer, il reste seul, conscient de ne faire que passer dans la vie des autres : une construction finie, le voilà parti vers une autre mission pour le compte de l’Empire.

Pour toute chose, il existait un potentiel, une structure invisible qu’on pouvait rendre manifeste avec du travail et les bons matériaux.

L’Empire envoie Kit achever la construction d’un pont qui reliera Procheville et Loinville, deux petites villes de peu d’importance. Elles sont séparées par un fleuve recouvert d’une brume corrosive et peuplée de créatures aussi mystérieuses que dangereuses de par leur taille gigantesque que par les dégâts qu’elles peuvent causer. Seuls les embarcations des pécheurs et les bacs naviguent sur la brume. Les premiers restent à proximité des côtes, les seconds risquent beaucoup pour faire passer passagers et marchandises de part et d’autre du fleuve. L’enjeu, pour l’Empire, est de taille : le fleuve de brume, large de 400 mètres l’isole des territoires vassaux et ralentit l’activité commerciale. Un frein au développement qu’il faut a toute fin lever. Un pont sur la brume relate l’histoire de la construction de ce pont, et des changements qu’il induit dans le développement économique, urbain, humain de ces deux petites bourgades.

C’est une novella sans conflit, sans opposition morale entre deux camps, celui du bien contre celui du mal. Pour autant ce n’est pas un texte dépourvu d’enjeux, bien au contraire. Ils sont multiples à l’échelle individuelle ou collective avec les difficultés pour bâtir un ouvrage d’art d’une telle envergure dans une société « archaïque » – on construit les ponts et immeubles avec de la pierre, les noms des gens sont issus de leur métier souvent exercé de génération en génération, les morts inévitables sur le chantier, la nécessaire adaptation à un contexte mouvant des êtres humains qui vivent dans la région.

« L’âme se trouve souvent dans une sorte d’équilibre. Ce soir, vais-je me coucher dans les hautes prairies avec Dirk Tanneur ? Au marché, vais-je acheter des rubans ou du vin ? Du camphrier ou du poirier pour l’étrave du nouveau bac ? De petites choses. Un baiser, un ruban, un grain de bois qui oriente le couteau par ici ou par là. Mais les petites choses n’en sont pas, Kit Meinem d’Atyar. Nos âmes attendent notre réponse parce que toute réponse nous change. C’est pourquoi j’attends pour décider de ce que je ressens au sujet de votre pont. J’attends le moment où je saurai comment je serai changée.
— On ne sait jamais comment les choses nous changeront.
— Alors, c’est qu’on n’a pas assez attendu pour le découvrir. »

Pour les Bac, une famille de passeur, le pont signe aussi la fin de leur activité et d’une certaine façon de leur vie. Même si la brume a emporté le reste de la famille, faire traverser le fleuve a contribué à construire leur identité. Tout au long de la novella, Rasali Bac de Loinville et son neveu aident Kit à traverser, avec ou sans matériel, avec ou sans ouvriers. Sur les cinq années que durent le chantier, ils nouent des liens privilégiés. Et Kit de s’interroger sur la portée de ses actes :

Comment supportera-t-elle qu’il n’y ait plus aucun bac à faire traverser ? se demanda-t-il soudain. Elle adorait son métier, il le savait, mais il n’avait jamais compris à quel point. Il lui sembla encaisser un coup à l’estomac. Quelles seraient les conséquences pour elle ? Son pont à lui détruirait son univers à elle, sa fonction, son nom. Comment avait-il pu ne pas y penser ?

Deux points notables encore, sans vouloir en dire trop : la construction du pont et les bouleversements conséquents qui en découlent rencontrent assez peu de résistance (le rapport bénéfices / pertes fait vite pencher la balance du côté de la coopération) et la société imaginée par Kij Johnson est absolument non sexiste. Le traitement des personnages ne dépend jamais de leur identité de genre, et au sein des corporations, la question de la capacité d’un homme ou d’une femme à exercer le métier ne se pose jamais. Les rapports entre les êtres humains (et a fortiori entre hommes et femmes) ne jouent jamais sur la domination ou la possession. Le respect mutuel prédomine.

En résumé, Un pont sur la brume propose un récit intelligent et subtil de bâtisseur (d’ingénieur, même), dans une société technologiquement archaïque où le progrès n’est pas encore un vilain mot et résolument avancée socialement. Elle fonctionne tout autant sur des ressorts de la fantasy que de la science-fiction. Et j’ai un immense coup de coeur pour ce texte empli de ce que j’appelle la « poésie des boulons », celle qui fait rêver de construire des ponts entre deux rives.

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