La Quête onirique de Vellitt Boe – Kij Johnson

La Quête onirique de Vellitt Boe

de Kij Johnson

Le Bélial’ – 200 pages. Traduction Florence Dolisi

Depuis vingt ans, Vellitt Boe enseigne au Collège de femmes de l’Université d’Ulthar, une fonction qui la repose de ses aventures et de ses voyages de jeunesse. Une nuit, elle est réveillée parce que l’une des pensionnaires a disparu. Clarie Jurat, qui forme avec Therine Angoli et Raba Hust, les Trois Inséparables, s’est enfuie en compagnie d’un homme, un rêveur venu du monde de l’éveil. Cette fugue, si elle se transforme en scandale, pourrait remettre en cause l’existence du collège : le père de Clarie, administrateur du collège pourrait en effet obtenir la fermeture de l’institution et, même faire interdire les femmes à l’université. Il ne suffit que d’une étincelle pour priver les femmes de leur droit à l’éducation. La doyenne charge Vellitt Boe de retrouver la jeune fille en fuite avant que le rêveur emmène Clarie dans le monde de l’éveil ou dans celui-ci si besoin.

Quelques chats d’Ulthar

Pour ceux qui ne sont pas familier de l’univers de Lovecraft (j’en suis très moyennement fan), le monde de l’éveil est le nôtre et La Quête onirique de Vellitt Boe fait référence à La Quête onirique de Kadath l’inconnue de Lovecraft. Le court roman de Kij Johnson n’est pas une copie ou une suite même si elle en reprend des éléments clés ou le bestiaire : Randolph Carter fait une apparition ; on y retrouve les chats noirs, les goules et les non moins dangereux Zoogs. Elle fonctionne plus sur le mode « réponse à » en décalant le point de vue. La narration de Lovecraft se centrait sur un Carter venu du monde de l’éveil et arpentant les contrées du rêve. Kij Johnson choisit de nous faire vivre l’histoire du point de vue d’un habitant de ces contrées, et pas n’importe laquelle, puisque Vellitt Boe est une femme émancipée, à la peau cuivrée (ce point est important en regard de la misogynie et du racisme qui transparaissent dans l’oeuvre de Lovecraft), qui comme la jeune Clarie, a, dans sa jeunesse, choisi de tout quitter pour prendre la route dans un monde assez conservateur notamment sur le rôle et la place de chacun (cf extrait ci-dessous). Le regard que porte Vellitt sur le monde du rêve, un monde terrifiant peuplé de dieux iniques, digne de nos plus effrayants cauchemars, rend ce dernier banalement ordinaire. Et comme sa connaissance du monde de l’éveil se résume presque à une carte postale d’une ville et ce que lui en a dit Randolph Carter (un ciel calme contenant des millions d’étoiles), l’étrangeté et le mystère se situe du côté de notre monde à nous. L’effet de décalage est encore plus saisissant.
La Quête onirique de Vellitt Boe fait voyager le lecteur dans les contrées du rêve sur les traces de Clarie. La structure du texte ne sort pas des sentiers battus avec une double quête : celle de Clarie, mais celle de soi-même (Vellitt s’est en effet un peu perdue de vue pendant vingt ans) mais l’intérêt du texte est ailleurs. Vellitt parvient à résoudre les conflits et à surmonter les épreuves avec intelligence et subtilité, sans violence inutile et sans perdre son sang-froid ni sa santé mentale (faire du tourisme dans les contrées du rêve, sans façon). Le lecteur découvre, en même temps que Vellitt au fil de son voyage, des enjeux cachés qui la dépasse et sur lesquelles elle a finalement peu de prise. Sur le fond comme sur la forme, ce court roman est une réussite. Et l’interview réalisée par Erwann Perchoc permet de mieux appréhender le travail de Kij Johnson, d’approfondir les liens entre les oeuvres des deux auteurs et d’apporter une dimension supplémentaire à la lecture de cette Quête onirique de Vellitt Boe.

Illustration de Nicolas Fructus

Pour mettre en valeur La Quête onirique de Vellitt Boe, les éditions du Bélial proposent une édition dotée d’une couverture à rabats et agrémentée de vingt-cinq superbes illustrations intérieures en noir et blanc de Nicolas Fructus (à qui l’on doit le magnifique félin de couverture) ainsi que d’une carte des contrées du rêve par Serena Malyon.

Deux extraits

Et les rêveuses dans tout ça ?
La condition féminine.
Lettre J
Challenge ABC littérature de l’Imaginaire 2018

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