Mexican Gothic – Silvia Moreno-Garcia

Mexican Gothic

De Silvia Moreno-Garcia

Bragelonne – 352 pages. Traduction de Claude Mamier

New Gothic

Mexican Gothic s’inscrit dans la tradition du roman gothique déjà jalonnée par Daphné Du Maurier, Edgar Allan Poe ou Mary Shelley. Il en respecte les codes à commencer par un manoir humide et glacial perdu dans la campagne, un cimetière lugubre, une météo épouvantable, une famille de châtelains aux moeurs décadentes secondée par des domestiques inquiétants et une jeune fille de bonne famille plongée dans cette ambiance mortifère. Des sentiers bien balisés dont Silvia Moreno-Garcia se joue. Elle place son manoir anglais – High Place – dans la campagne mexicaine, loin d’une société anglaise corsetée. L’isolement des Doyle (comme Sir Arthur Conan Doyle, oui) est géographique mais aussi culturel, High Place constituant le vestige moribond d’une société d’un temps passé et dépassé, héritage d’une grandeur disparue avec l’épuisement de la mine d’argent qui en assurait la prospérité. Le manoir, décrépit et rongé par la moisissure, ne dispose d’aucune commodité et les Doyle ont une lecture du monde archaïque fondée sur des théories racistes et eugénistes que le patriarche, Howard (coucou H. P. Lovecraft) ne manque pas d’étaler à chaque occasion. Sans compter qu’ils ont complètement occulté le fait qu’ils n’étaient pas sur les landes anglaises :  autour d’eux, et par un effet de contraste, un Mexique florissant offre une vie sociale, culturelle, artistique et mondaine intellectuellement bien plus stimulante.
La jeune fille que l’autrice envoie dans ce sombre manoir, Noemí Taboada est tout sauf une oie blanche, naïve et docile. Issue d’une famille bourgeoise, elle est intelligente, dotée d’un solide sens de la répartie, n’a pas peur d’entrer en conflit avec son père voire avec le reste du monde. Son ambition ? Faire des études d’archéologie et mener une carrière, ce qui pour une jeune fille dans le Mexique des années 50 lui vaut d’être perçue comme le serait aujourd’hui une féministe radicale. Si elle se rend à High Place, c’est pour aider sa cousine, Catalina, qui semble dépérir après son mariage soudain avec l’héritier des Doyle. Son assurance et sa confiance sans faille en ses capacités la conduit à sous estimer les difficultés qu’elle va rencontrer mais cela permet à la mécanique implacable du roman de fonctionner.

Atmosphère, atmosphère

Au début du roman plane une forme d’ambiguïté sur la nature du manoir, de ses habitants et sur la menace qui émerge. La santé mentale de Catalina semble vaciller : apathique et terrorisée, elle dit entendre des voix à travers les murs. Noemí ne fait aucunement confiance au médecin de famille des Doyle qui la soigne et prétend qu’il s’agit d’une tuberculose qui la fatigue grandement. L’horreur se glisse peu à peu dans les recoins sombres et la décrépitude. Deux lectures du mondes coexistent pendant un temps. La première, rationnelle, propose une famille dysfonctionnelle coincée dans un manoir tombant en ruine et se pliant à des règles d’un autre temps. La seconde, ouvre la porte à un monde de cauchemar. Progressivement, Noemí se voit obligée d’emprunter un chemin inconnu et dangereux auquel elle n’est aucunement préparée. La montée en tension progressive et rondement menée débouche sur un final apocalyptique. Sans même m’en rendre compte, je me suis retrouvée happée, sans possibilité de quitter le roman “sans savoir”.

Roman intrigant, immersif et fascinant, Mexican Gothic de Silvia Moreno-Garcia est à lire absolument.

Citations

Un conte de fées, donc. Blanche-Neige et le baiser magique, la Belle qui transfigure la Bête. Catalina avait raconté maintes fois ces histoires à ses cadettes sur un ton très convaincant, guidée par ses rêveries. Lesquelles avaient fini par l’entraîner dans ce mariage terne qui, en plus de sa maladie et des hallucinations, faisait peser un gros poids sur ses frêles épaules.

Je me suis essayée à la peinture, autrefois. Je trouvais ça logique puisque mon père travaille dans les colorants. Mais je n’étais pas douée. Je préfère les photos. Elles capturent la vérité de l’instant.
— Alors que la peinture équivaut à une très longue exposition du sujet. Elle en capture l’essence.

Cet article a 3 commentaires

  1. Yuyine

    Absolument tentée du coup! Merci pour cette chronique alléchante.

    1. Lhisbei

      Bonne lecture alors ! Si tu peux le lire en V.O. Thomas Day / Gilles Dumay conseille plutôt la VO (sa critique est dans le Bifrost 104). Je ne peux pas juger personnellement puisque je n’ai lu que la traduction, mais je lui fais confiance sur ce point.

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