42 – La Grande Question du Lundi (16) 9


Comme promis jeudi dernier, pour cette Grande Question du Lundi, on va à nouveau causer numérique. J’en avais déjà parlé ici. Et dans ce billet , j’avais évoqué les DRM. Et depuis plus rien. Sauf qu’un libraire m’a posé la question suivante : qu’est-ce qui te pousse à acheter tel ou tel bouquin en numérique plutôt qu’en papier ? Je lui ai répondu mais je trouve intéressant pour moi de garder une trace de cette réponse ici sur ce blog. Dans quelques années je me reposerai la question et en confrontant les réponse, je pourrai mesurer l’évolution, si évolution il y a.

Que la question émane d’un libraire m’a un peu surpris. Après tout dans la chaîne traditionnelle du livre, c’est l’acteur le plus menacé par le livre numérique. On peut dire ce qu’on veut (des terminaux d’achat dans les librairies ?) et même si les livres physiques ne disparaîtront jamais (enfin j’espère parce que je ne suis pas pour le tout numérique), le livre numérique va changer la donne sur le réseau de vente. Comme les disquaires ont presque disparu au profit de la grande distribution, de la vente sur internet et de la vente en ligne de mp3, les points de vente physiques vont se raréfier. D’autant plus que les librairies ont déjà des difficultés pour se maintenir face à la concurrence des libraires en ligne et des grandes surfaces (encore que dans les grandes surfaces, l’offre de livres tend à se raréfier), le numérique ne va pas arranger les choses.

De mon côté, j’aime traîner de temps à autre en librairie (enfin dans une librairie digne de ce nom – avec un libraire sympa et érudit – elles ne sont pas si nombreuses les librairies qui répondent à ces critères) et je préfère, par principe, faire vivre les commerces indépendants (après tout j’achète bien mes fruits et légumes à une coopérative bio qui privilégie les circuits courts et ma viande chez un artisan boucher). Pour les livres je bouffe à tous les râteliers (pour les raisons évoquées ici) mais dès que je peux j’achète mes livres en librairie indépendante ou en festival. Et si j’achète en ligne, je privilégie l’éditeur s’il fait de la vente par correspondance (même si je dois, pour cela, payer des frais de port). Pour le numérique l’achat se fait 100% en ligne. Je passe par l’éditeur s’il vend en ligne, sinon direction epagine, emaginaire et, avec moi, amazon ou itunes font 0% de chiffre d’affaire (à cause du format propriétaire).

Mais avant d’acheter j’ai déjà choisi mon format. Bien sûr quand le livre n’existe qu’en numérique ou qu’en version papier, la question ne se pose pas, mais quand le choix est possible, quand l’offre existe, qu’est-ce qui me fait opter pour l’un ou pour l’autre ? Tentative de réponse :

1/ Le livre est à classer dans la catégorie « beaux livres ». C’est facile : version papier sans hésiter. Attention l’étiquette est trèèèèèèèèèèèèèèès large : si un livre a une couverture sur laquelle je craque, cela suffit à le classer dans les beaux livres (ex 22/11/1963 de Stephen King ou Anno Dracula de Kim Newman). De même je ne conçois pas d’avoir en numérique Le Dragon Griaule et ses illustrations intérieures.

2/ Il y a une chance, une probabilité pour que je puisse rencontrer l’auteur et avoir une dédicace. Facile : livre papier. Parce que la perspective de faire un carnet de dédicace en parallèle de la liseuse ne m’inspire guère. Ce qui veut dire que la majorité des auteurs français de SFFF sont assurés de me voir lire leurs livres en version papier. A condition 1/ qu’ils soient vivants, 2/ qu’il aient un minimum envie de rencontrer leurs lecteurs (l’ermite au fond de sa grotte qui se fiche d’être lu et d’avoir un retour des lecteurs peut se passer de moi) et 3/ que le fait d’échanger ne serait-ce que trois mots me tente (ex : j’ai un Marc Lévy qu’il ne me viendrait pas à l’idée de le faire dédicacer par l’auteur). Pour les auteurs étrangers, la mesure de la probabilité est plus complexe puisqu’il faut ajouter le déplacement en festival et barrière de la langue. Certains livres sont donc choisis en numérique très vite (ex Le Prince écorché de Mark Lawrence, L’étoile du matin de Wu Ming 4 ou Des larmes sous la pluie de Rosa Montero). Pour d’autres c’est un peu plus compliqué. Le doute bénéficie toujours au format papier.

3/ Le prix entre aussi en ligne de compte mais uniquement après les considérations du dessus et à l’exception du point 4. Si je décide d’acheter le livre numérique et que je me rends compte que l’écart des prix entre la version papier et la version numérique est faible (moins de 30%), je râle et je finis par acheter la version papier ou par ne pas acheter tout court. Pourquoi ? Dans mon cerveau un peu bargeot un livre est un objet-livre (contenant + contenu, on le range dans la bibliothèque et on ne le détruit pas, le livre n’est pas un produit de consommation comme les autres pour moi), un ebook est un fichier (contenu uniquement) qui peut s’effacer avec moins de scrupules. Disons que si ma bibliothèque brûlait, j’aurais besoin de tranxène pendant quelques mois alors que le crash de mon disque dur m’emmerderait profondément mais sans plus (bon ok je sais aussi que je peux récupérer les fichiers en ligne, ça aide). J’ai un attachement sentimental envers les livres que je n’ai pas envers les ebooks. Mais ce n’est pas tout. Je paie le prix fort pour un livre ce qui rémunère le travail de l’auteur, de l’éditeur, du traducteur, de l’imprimeur, du distributeur/diffuseur (stockage compris), du libraire si j’achète en librairie. Quand j’achète un ebook, je rémunère l’auteur, l’éditeur, le traducteur, et le libraire en ligne. Je me fais peut-être une idée fausse de la chaîne du livre numérique et je sais que ce dernier a un coût mais ce coût ne peux pas être aussi élevé que celui engendré par un produit manufacturé comme le livre papier (coûts de fabrication, de stockage, de distribution). Un rabais de 30% me paraît déjà être le minimum (du minimum) pour ne pas me sentir prise pour une truffe. Et si le livre est déjà amorti en grand format et dispo en poche, que le coût de l’epub soit supérieur au coût du poche me paraît être une aberration totale (et le résultat d’un chantage peu ragoûtant). Une fois sur deux je renonce à l’achat en numérique au bénéfice du papier. Et l’autre fois sur deux, je renonce totalement à l’achat. Parce qu’être prise pour une truffe à la longue ça fatigue. Les lecteurs numériques sont en plus très facilement soupçonnés d’être des pirates (et donc des voleurs). Je trouve que ça commence à faire beaucoup. Donc je réaffecte une partie du budget livre à la ligne cinéma et au lieu de dépenser 45 euros en livres, je prends une carte de 7 séances au multiplexe du coin.

4/ Il y a une opération spéciale sur le numérique, une promo monstre (du genre 100k, 200k de Bragelonne) à des prix défiant toute concurrence comme on dit. Là je ne me pose pas de questions, j’engrange (même si c’est toujours de manière raisonnable). J’en profite pour acheter des livres que je n’aurais pas acheté en version papier. Ben oui. Ce sont des achats en plus en réalité, des achats que je n’aurais pas fait. L’occasion qui fait le larron. Le réflexe consommateur joue à plein. Enfin pas au point d’acheter tout et n’importe quoi non plus.

5/ Et enfin le livre papier est une brique, un pavé. Là si je peux, je sauvegarde mes poignets et passe au numérique. Et puis avec une liseuse, pas de pliures ni de cassage du dos du livre (et le livre ne s’abîme pas). Cerise sur le gâteau, je peux lire en petit-déjeunant plus facilement : les yeux suivent les lignes et les mains se débrouillent pour me nourrir , l’une sur le bol pour éviter les accidents, l’autre maniant la tartine avec dextérité.

Il existe un cas particulier : l’achat d’un livre numérique alors que je dispose déjà de la version papier. Un exemple concret. J’ai acheté en janvier la nouvelle de Sylvie Denis, « L’assassinat de la maison du peuples », nouvelle qui figure au sommaire de l’anthologie Futurs antérieurs, antho déjà présente dans ma PAL. Là c’est simple : le poids prix du rachat (modique) pour le bénéfice de la lecture (poignets sauvés, pas de brique à transporter) penche largement en faveur du rachat.

C’est à peu près comme ça que je fonctionne maintenant. Rendez-vous dans un an ou deux pour voir si les lignes bougent.


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9 commentaires sur “42 – La Grande Question du Lundi (16)

  • Blop

    Je te rejoins absolument sur le prix des livres numériques ; le coût n’est certes pas négligeable pour l’éditeur, surtout au moment de la mise en place de l’offre numérique qui nécessite des investissements en technologie et en personnel qualifié pour produire lesdites technologies. Pour autant, un livre numérique plus cher qu’un poche, et de toute façon plus cher que 10€, c’est une hérésie totale. L’objet est inexistant, et on achète un accès plus qu’un bien, donc la valeur marchande n’est pas la même.
    C’est fou cette image de pirate et de voleur que les lecteurs numérique peuvent avoir… Moi, ça me troue l’arrière-train. Pardon. Mais c’est vrai.

  • Vert

    Je suis assez d’accord avec toi, moi pour le moment le numérique se résume aux offres qu’on ne peut refuser (Brage à 1 euros, classiques libres de droits) et à ce qui n’existe pas sur papier (recueils de nouvelles ou nouvelles à la pièce), mais pour les pavés la question se pose doucement dans ma tête.
    Ceci dit j’ai regardé si le Stephen King existait en numérique du coup, mais à 18 euros l’epub (pour un bouquin à 26), je trouve qu’effectivement on se fout de notre gueule, surtout qu’on me fera pas croire qu’ils ont des problèmes de rentabilité sur un titre comme celui-là… je crois que comme Blop j’ai une barrière psychologique à 10 euros pour le numérique…

  • Nick_Holmes

    « Un rabais de 30% me paraît déjà être le minimum (du minimum) pour ne pas me sentir prise pour une truffe. » « Parce qu’être prise pour une truffe à la longue ça fatigue. Les lecteurs numériques sont en plus très facilement soupçonnés d’être des pirates (et donc des voleurs). »
    Tu n’es pas une truffe … mais un PIGEON. :p
    « Et si le livre est déjà amorti en grand format et dispo en poche, que le coût de l’epub soit supérieur au coût du poche me paraît être une aberration totale (et le résultat d’un chantage peu ragoûtant). »
    Tout à fait d’accord pour le coup du chantage. Je n’achète pas de numérique car les poches sont pour l’instant moins chers que le numérique. « l’autre maniant la tartine avec dextérité »
    Tu es donc plutôt tartine que biscotte… Personne ne parle du coût d’entrée dans le numérique… Mais une liseuse ce n’est toujours pas gratuit et cela a une durée de vie limitée. Donc en plus du prix des livres numériques tu ajoutes un ticket d’entrée pas négligeable. (Si en plus tu ne peux pas l’utiliser dans les transports ou alors à tes risques et périls)

  • Cachou

    « Donc je réaffecte une partie du budget livre à la ligne cinéma et au lieu de dépenser 45 euros en livres, je prends une carte de 7 séances au multiplexe du coin.  »
    J’applaudis des 4 mains et des 7 pieds.

  • Julien Naufragés

    Bon résumé des choses qui est très proche de mon analyse. Avantages/Désavantages, attachement sentimental à l’objet, etc. Bref, des pours, des contres, une évolution positive qui impacte les librairies mais une évolution intéressante tout de même. Néanmoins, il est clair que l’on fait partie ceux qui font le plus vivre les libraires, éditeurs et auteurs. Et tout comme toi, j’aime autant privilégier des circuits courts dans le cas du numérique. Même si mon libraire, défendant son métier, n’est pas du même avis (« il faut soutenir la filière livre… »).

  • Tigger Lilly

    Très intéressant billet. Je ne lis pas en numérique depuis assez longtemps pour avoir une vision aussi claire que toi sur la réponse à cette question, mais je me retrouve dans plusieurs points. Entre autre le 4 et le 1.
    Je suis d’accord avec toi sur les prix parfois exhorbitants. Le King est symptomatique. Je me demande ce que l’auteur pense de ça, sachant qu’il se trouve tellement riche qu’il avait offert de payer davantage d’impôts