Des larmes sous la pluie – Rosa Montero 11


Des larmes sous la pluie

De Rosa Montero

Métailié – epub 379 pages

Quatre ans, trois mois et vingt-neuf jours. C’est le temps qu’il reste à vivre à Bruna. Plus ou moins 6 mois. Dans quatre ans, trois mois et vingt-neuf jours, la TTT (Tumeur Totale Techno) la frappera, elle comme tous les réplicants après 10 ans d’une pseudo vie humaine. Quatre ans, trois mois et vingt-neuf jours avant de commencer sa longue agonie. Quatre ans, trois mois et vingt-neuf jours. Elle décompte et se saoule pour oublier. Marginale, en colère, seule depuis la mort de Merlin, son compagnon rep, elle erre de petites enquêtes en visites de bars. Sa vie n’a pas de sens. Et chaque jour qui passe la rapproche de la fin. Depuis sa mise à la retraite, elle peine aussi à trouver une place dans la société. Bruna, ancienne réplicante de combat, reconvertie en détective privé, a bien du mal à employer ses talents. Les réplicants ont été conçus dans un but purement utilitaire : une fonction, voire un métier souvent pénible ou dangereux. Les droits acquis, un semblant d’équité, l’ont été de haute lutte et se révèlent bien fragiles. Perpétuellement discriminés, ils se sentent au mieux des citoyens de seconde zone. Et quand des réplicants commencent à se suicider dans des crises de démence ou à faire carrière dans le terrorisme, le Mouvement Radical Réplicant lui confie l’enquête. Elle ne se doute pas de l’imbroglio dans lequel elle s’engage. Chemin qui l’entraînera aussi sur les traces de sa propre identité, puisque Rosa Montero ajoute une une quête initiatique personnelle à l’enquête classique.

J’aime les personnages en colère. Ici le personnage de Bruna est assez bien charpentée pour porter le roman sur ses seules épaules. Bien sûr elle n’est pas seule : les personnages secondaires comme Pablo Nopal, son mémoriste (celui qui lui a implanté de faux souvenirs de jeunesse), son ami Yiannis, archiviste de profession et témoin en direct d’un complot visant à réécrire les archives (et donc l’histoire) afin de modifier la donne politique et Lizard, flic un peu trop stéréotypé, se révèlent tout aussi marquants. La narration, linéaire puisque calquée sur l’intrigue policière principale, est entrecoupée d’extraits d’archives (dans lesquels se développe l’intrigue secondaire, le complot) qui permettent de bien comprendre le monde étoffé (inspiré du Blade Runner de Ridley Scott faut-il le préciser ?) dans lequel évolue Bruna. L’enquête en elle-même apporte des développements intéressants (mais parfois un peu triés par les cheveux) même si la fin se voit un peu de loin. Rosa Montero croise et tresse les fils narratifs avec intelligence et avec un rythme haletant. Le lecteur vibre avec les personnages, ressent intimement les enjeux.
En plus d’avoir un personnage pivot très dense, en sursis mais extrêmement vivant, le roman a du fond. Dans Des larmes sous la pluie, l’amateur de SF habitué à lire des textes qui portent un regard critique sur notre société et proposent une réflexion sur des problèmes contemporains y trouvera son compte, à condition de ne pas être blasé (mais dans ce cas-là on ne peut plus grand chose pour lui…). Pour des non lecteurs de SFFF, ce roman peut constituer une belle clé d’entrée dans le genre dont il serait dommage de se priver.
Publié dans une collection non spécialisée, Des larmes sous la pluie , en plus d’être un bon roman, a aussi le bon goût d’assumer pleinement sa nature SF, en témoigne cet extrait de la présentation de l’éditeur qui renvoie à Philip K. Dick et à J.R.R Tolkien (« Tout ce que vous avez à décider c’est que faire du temps qui vous est imparti » nous dit Gandalf) :
« Rosa Montero choisit un avenir lointain, hérité de Philip K. Dick et de Blade Runner, pour nous parler de ce qui fait notre humanité, notre mémoire et notre identité, la certitude de notre mort et de celle de ceux que nous aimons, de l’usage que nous faisons du temps qui nous est imparti. »

Un bon roman, une belle plume, un éditeur à l’esprit ouvert. Que demander de plus ?

Deux extraits :
« Je ne dis pas que les conspirations n’existent pas : je dis qu’il y en a bien moins qu’on ne l’imagine, et qu’il s’agit en général de bidouillages improvisés, pas de parfaites structures machiavéliques… Les gens croient aux conspirations parce que c’est une façon de croire que, dans le fond, l’horreur répond à un ordre et possède un sens, même lorsqu’il s’agit d’un sens malveillant. Nous ne supportons pas le chaos, mais le fait est que la vie est une pure folie. Simple bruit et fureur. »

« – Non ignoravi me mortalem genuisse. J’ai toujours su que j’étais mortel. Cicéron le disait.
– Neque turpis mors forti viro potest accidere. La mort ne peut être honteuse pour un homme courageux. De Cicéron aussi.  »


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