Bifrost n°99

Shirley Jackson, autrice américaine de fantastique et d’horreur, reste peu connue dans nos contrées. Pourtant ses écrits ont fortement marqué les esprits, ont fait l’objet d’adaptations  au cinéma et à la télévision (notamment The Haunting) et influencés des auteurs reconnus comme Stephen King. Deux nouvelles de l’autrice figurent au sommaire de ce Bifrost n°99.

Avant d’évoquer les nouvelles…

Parlons du dossier. Écrire est la seule issue, un article excellent biographique par Jean-Daniel Brèque permet de faire connaissance avec l’autrice. L’ail dans la fiction est la retranscription d’une allocution de Shirley Jackson. Cette dernière n’a pas sa langue dans sa poche. Brillant même si on aimerait mettre la main sur les nouvelles dont il est dit qu’elle fait lecture à la fin de son intervention. Un mot pour l’article Terreur au foyer : Shirley Jackson et la forme courte par Éric Jentile : bluffant (courtesy).

C’est cette façon de partir d’une situation simple, banale, connue, puis de la faire dériver hors des chemins attendus qui caractérise l’œuvre de Jackson, en particulier pour ce qui est des nouvelles. Jackson est la reine des déraillements, la papesse du décalage, une déconstructiviste avant l’heure qui, après avoir montré la vitrine, la délaisse vite pour aller chercher ce qui se joue dans la cuisine.

Un guide de lecture, une interview de Miles Hyman, dessinateur et petit-fils de Shirley Jackson et une bibliographie complète ce dossier solide.

Une très intéressante interview de Benoît Domis  (rédacteur en chef de la revue Ténèbres que je lisais il y a – pfiou – trop longtemps) par Erwann Perchoc et un scientifiction tout aussi  stimulant de Roland Lehoucq viennent compléter ce Bifrost n°99.

La Souris de Shirley Jackson

Mr et Mrs. Malkin viennent d’emmengar dans une nouvele maison. Des pièges à souris indiquent que que la maison a déjà des locataires. Il s’avère que c’est un couple de souris que Mrs Malkin souhaite absolument voir disparaître. Mrs Malkin met très vite mal à l’aise. Si le couple semble modèle, son emprise sur son mari est forte. Elle contrôle tous les aspects de sa vie avec une hiérarchie sociale inversée par rapports aux standards de l’époque. Cette nouvelle bien que courte n’en est pas moins puissante car elle joue sur une forme de terreur suggérée plutôt que montrée, psychologique et d’autant plus terrifiante quand on fait le parallèle entre le couple de souris. Impressionnant. L’avis de Lune (spoilers inside).

Noirs vaisseaux apparus au sud du paradis de Caitlín R. Kiernan

Une nouvelle apocalyptique, un air de fin du monde avec à la clé une annihilation totale de l’humanité avec des Grands Anciens, des métamorphoses et une traitrise sous-jacente. Pas fan de Lovecraft. Pas fan non plus de ces « Noirs vaisseaux apparus au sud du paradis ». L’éveil de R’lyeh n’a provoqué qu’ennui du début jusqu’à la fin et j’ai la flemme d’analyser pourquoi. En conséquence, je ne suis pas sûre de lire Les Agents de Dreamland. L’avis de FeydRautha.

Guide sorcier de l’évasion : atlas pratique des contrées réelles et imaginaires d’Alix E. Harrow

Gros, gros coup de coeur pour ce texte de fantasy urbaine qui met en scène une bibliothécaire et sorcière qui tente de sauver un jeune garçon à la situation précaire. Bien entendu, les livres sont magiques. Les livres que nous connaissons portent en eux une capacité à à consoler, faire voyager, rêver, réfléchir ou grandir. Une magie à laquelle nous ne faisons plus vraiment attention, mais que cette nouvelle nous remet à l’esprit. Il existe aussi d’autres livres, à la magie bien plus puissante, mais ceux-ci doivent rester cachés. Les bibliothécaires ont pour mission de donner aux gens les livres dont ils ont le plus besoin. Sauf pour ces livres qui ne doivent pas sortir de leurs rayonnages secrets. Et même si les lecteurs en ont besoin. C’est une règle à ne pas transgresser. Hommage à la littérature (y compris de genre), hommage aux bibliothécaires et aux bibliothèques (personnellement je remercie encore la médiathèque de Villeneuve d’Ascq pour son fond imaginaire et les bibliothécaires qui y ont officié), cette nouvelle, solaire, tranche avec le reste des textes de la revues et apporte une bouffée d’oxygène salutaire.

Je renvoyai le garçon chez lui avec Le Comte de Monte Cristo, entre autres parce que ce roman requiert toute votre attention et un tableau pour garder trace des fils de l’intrigue – ce gamin avait besoin de se distraire –, mais surtout pour ces mots prononcés par Edmond à l’avant-dernière page : «… toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots : Attendre et espérer ! »
Mais les gens ne peuvent pas attendre et espérer pour l’éternité.
Ils se brisent, ils s’effilochent, ils s’ouvrent en deux ; ils commettent un acte stupide et désespéré avant que vous ne voyiez leur photo de classe imprimée dans la Gazette d’Ulysses, agrandie et granuleuse. Et vous passez les cinq années suivantes à vous dire : Si seulement je lui avais donné le bon livre.

Ourobouros de L.L. Kloetzer

Bienvenue sur Celephaïs, une station spatiale. On y suit la course folle de Liane au travers des différents modules de la station – pour battre le record établi par une autre coureuse, Eila – pendant que sa candidature à un poste diplomatique et stratégique est étudiée par un conseil d’administration. En quelques pages, L.L. Kloetzer condense une foultitude de thèmes : présence omnipotente de l’intelligence artificielle conscientisée – les ayas, organisation sociale avec des populations et des systèmes politiques différents dans chaque module, intrigues de pouvoir. Le rythme est celui de la course, effréné, mais fluide comme les foulées de Liane et le traitement n’est en rien survolé quand la ligne d’arrivée est franchie. Excellent.

Par les visages Olivier Caruso

L’apocalypse, encore, causée cette fois par une maladie : la prosopagnosie aussi appelée « cécité faciale”, une affection qui prive le malade de la capacité à reconnaître les visages. L’épidémie débute à Paris pour s’étendre sur le monde provoquant le chaos. La nouvelle joue sur plusieurs aspects, les doubles et le visage comme réceptacle de l’identité. La narratrice, mariée, un enfant en bas âge, a une soeur jumelle astronaute et en mission dans la station spatiale. Malgré toutes les qualités du texte, je n’ai pas adhéré (normal, je ne dédaigne pas un Spritz s’il est au champagne)

Un jour comme les autres, avec des cacahouètes de Shirley Jackson

Un homme enjoué sort de chez lui et passe sa journée à porter attention aux autres, à aider les gens qu’il croise, jouer les marieuses, égayer le quotidien. Au retour dans son foyer, la chute sera d’autant plus glaçante. Surprenant.

Ce que je retiens de ce Bifrost n°99 ?

Une confirmation : L.L. Kloetzer c’est toujours aussi bon. Et deux nouvelles autrices à suivre (et à caser dans la PAL pléthorique) : Shirley Jackson dont plusieurs titres sont disponibles et Alix E. Harrow dont il faudra attendre les traductions puisque « Guide sorcier de l’évasion : atlas pratique des contrées réelles et imaginaires » est le seul titre traduit à ce jour. Le dossier sur Shirley Jackson, solide et convaincant, justifie à lui seul l’achat de ce Bifrost n°99.

Les avis de Gromovar, Magali Lefebvre, Célindanaé, Tigger Lilly, Xapur sur les nouvelles de ce Bifrost n°99 (ou sur la revue en son entier).

Pour aller plus loin

 

Le #ProjetMaki

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6 réponses

  1. Baroona dit :

    C’est où la pétition pour avoir plus de L.L. Kloetzer ? Je signe.

  2. Tigger Lilly dit :

    On ne t’arrête plus XD

  3. yogo dit :

    Merci pour cette nouvelle salve même si c’est un peu galère pour moi… lol 🙂

    Par contre le lien de Xapur tombe chez Tigger Lilly ! 😉

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