Miscellanées de nouvelles (19)

Continuons la série des Miscellanées de nouvelles avec les nouvelles parues dans Bifrost cette année. je rappelle que l’objectif, pour moi, est de les avoir toutes lues pour voter pour le prix des lecteurs de la revue à laquelle je suis abonnée.

Dans ce billet, penchons-nous sur les six nouvelles du numéro 91.

« Ex silentio » d’Olivier Caruso met en scène des extraterrestres incompréhensibles car faits de matière noire. Lors d’une expérience, l’irrémédiable se produit : l’un deux meurt et un juriste français est appelé à la rescousse pour trouver une juste compensation. La nouvelle navigue les problèmes personnels du narrateur (une installation aux USA familiale avec sa femme frustrée d’être réduite aux fonctions de femme d’expatrié et mère foyer, de longues heures de boulot, une liaison adultère des plus banales) et les difficultés à communiquer avec des  être faits de particules, à les comprendre. Si toute la partie science-fictive autour des Entités-particules se révèle stimulante et jubilatoire, les petites misères du juriste d’une banalité affligeante ne soulève pas la moindre pointe d’intérêt. La chute reste impressionnante et marque durablement.

« La Mort de John Smith » de Michel Pagel nous conduit sur Galène III, planète qui sera bientôt détruite par une météorite. Ceux qui veulent survivre ont évacué. Restent ceux qui ont décidé d’y mourir. Et c’est dans cette foule bigarrée que Herbie-V. Quinn, détective privé vampire (altervivant selon la terminologie adéquate), est chargé de retrouver Tatiana, la fille du richissime Harry Ouliatine Jr. Cette dernière est sous l’emprise du gourou d’une secte que Quinn connaît très bien et avec lequel il a un compte vieux de trois siècles à solder. Prenez une planète naine au bord de la destruction, placez-y des vampires, des illuminés, des suicidaires, un journaliste voyeur dénué de la moindre once de déontologie, des escrocs en tous genres et un fin limier, secouez le tout et dégustez le cocktail détonant tout en admirez l’humanité dans toutes ses bassesses. Jouissif.

« Écouter plus fort » de Léo Henry est un court texte autour de la quête de Simet Deux-Doigts Renard-d’un-Été. Elle voyage dans les ruines d’une ville, accompagnée d’un cochon, pour percer le mystère des nommeurs. Dans un monde post-apocalyptique, elle a la capacité de parler et d’entendre les animaux. Ses pas la conduisent dans les ruines d’un musée d’histoire naturelle où elle apprend à écouter plus fort. Le texte, étrange, ouvre sur plusieurs interprétations possibles.

LE CHAT : cochon stupide, que fais-tu avec cet humain ?
BROM’T : va-t’en.
LE CHAT : ne sais-tu pas ce qu’il veut de toi ?
BROM’T : va-t’en.
LE CHAT : pourquoi rester ? Il te suffit de tourner les talons. De courir droit devant. Le monde entier t’appartient.
BROM’T : chasse-le, Simet. Je ne veux plus l’entendre.
SIMET : tiens, voilà ta nourriture. Je la pose ici. Mange et restons-en là. Ne va pas nous suivre.
LE CHAT : je fais ce que bon me semble. Je vais où je le souhaite. Je n’ai pas peur de ton bâton.

« Souvenirs de ma mère » de Ken Liu est très court lui aussi, mais très marquant. Une mère atteinte d’une maladie qui ne lui laisse que deux ans à vivre part voyager dans l’espace pour étirer le temps. Tous les sept ans, elle revient passer une journée avec sa fille. Trois pages parfaites. La traduction est de Pierre-Paul Durastanti.

« Trademark » de Jean Baret plonge le lecteur dans l’univers de « Bonheur TM », roman publié par les éditions du Bélial. Une mise en bouche pour donner envie de lire (ou non) le roman. La surconsommation en guise de devoir national couplée à la une surveillance de tous les instants nous donne une dystopie quelque peu outrancière, miroir déformant de notre société actuelle. L’univers prend le pas sur l’intrigue de la nouvelle.

« Non mais j’insiste, l’écriture inclusive, c’est totalement dépassé. Ce n’est pas compatible avec un programme éducatif moderne et efficace. »
Tandis que l’ascenseur descend, un autre expert dit :
« Ah oui ? Non parce que moi j’enseigne à des étudiant.e.s et elles et ils sont content.e.s. »
L’ascenseur descend et le premier expert dit :
« Mais c’est n’importe quoi ! Vous perdez l’attention de l’auditoire ! Vous savez bien qu’aujourd’hui, le seul moyen d’attirer l’attention des étudiants, ce sont les Epic Rap Battle d’idées. Quand j’enseigne l’économie et que je passe une Epic Rap Battle de Hayek vs. Keynes, par exemple, je ne m’attends pas à ce que mes élèves me fassent une synthèse de ce qu’ils ont compris en écriture inclusive ! C’est trop compliqué pour eux. »

« Voyage avec l’extraterrestre » de Carolyn Ives Gilman raconte aussi une histoire de premier contact. Pas d’entités de matière noire ici, mais des extraterrestres tout aussi mystérieux qui ont besoins d’êtres humains pour communiquer avec l’humanité. Les éléments mis en place peuvent, au premier abord, paraître très classiques. Les vaisseaux des aliens se positionnent un peu partout sur Terre. Impossible d’établir une liaison quelconque : ondes et matières rebondissent sur leur coque. Puis les traducteurs, des enfants enlevés et élevés par les aliens, sont déposés sur Terre. Et Avery, une jeune femme sans attaches, sans racines, se voit passer l’étrange commande de convoyer un alien et Lionel, son traducteur, dans un bus de tourisme reconverti en camping-car. Mais, au fil de cette road story, l’étrangeté et l’inconnu emmène le lecteur en territoire moins familier : impossible de voir l’extraterrestre et difficile de comprendre le lien qui l’unit à son traducteur Lionel. Le personnage de Lionel semble avoir perdu une part de son humanité après avoir été élevé par les ET. L’effet de décalage est très bien géré. Un excellent texte. La traduction est de Pierre-Paul Durastanti.

Une très belle fournée de nouvelles dans ce Bifrost spécial fictions.

 

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