Rois et capitaines – anthologie présentée par Stéphanie Nicot 6


Rois et capitaines

Anthologie présentée par Stéphanie Nicot

Mnémos – 352 pages

Je vous avais parlé du lancement de cette anthologie lors des Imaginales 2009 (voir le Volume 2). Stéphanie Nicot conseillait d’ailleurs de lire les nouvelles dans l’ordre présenté. Obéissante, c’est avec délectation que je me suis plongée dans 12 récits héroïques, épiques, sanglants ou poétiques.

Voici le sommaire avec, une fois n’est pas coutume, une note sous forme d’étoiles

  • Jean-Philippe Jaworski, Montefellòne ****
  • Rachel Tanner, La Damoiselle et le roitelet **
  • Claire & Robert Belmas, Dans la main de l’orage *
  • Maïa Mazaurette, Sacre **
  • Lionel Davoust, L’impassible armada ****
  • Catherine Dufour, Le Prince des pucelles ***
  • Thomas Day, La Reine sans nom ***
  • Armand Cabasson, Serpent-Bélier ***
  • Pierre Bordage, Au coeur de l’Aaran ***
  • Johan Heliot, Au plus élevé Trône du monde **
  • Julien d’Hem, Le Crépuscule de l’Ours ***
  • Laurent Kloetzer, L’Orage **

Ce sont les mots de Stéphanie Nicot qui ouvrent le bal. Sa préface, intelligente et bien écrite, présente les nouvelles, sans les déflorer, et le thème tout en les ancrant à la fois dans une tradition littéraire ancienne, celle du conte, et dans notre réalité historique et contemporaine, celle des guerres et des horreurs que l’être humain fait pleuvoir sur ses semblables. En témoignent ces mots : « On fait souvent à la fantasy le reproche de cultiver un goût assez louche de la violence. Comme si la vie réelle des êtres humains, sur notre planète ne l’était pas, empreinte de violence, entre massacres, famines, génocides, fanatisme religieux, horreur économique… » Stéphanie Nicot fait sa profession de foi en reprenant les mots de Stéphane Marsan qui préfaçait, en 1999, l’anthologie Légendaire : « J’aime la fantasy. Je veux dire, je l’aime vraiment. Il me paraît important d’ouvrir sur cette profession de foi : qu’un ouvrage ne tienne pas son origine d’une descente dans les prétendues sous-catégories de la science-fiction, mais d’une évidence subjective, celle de l’émotion littéraire. » Cette préface, enfin, donne envie de découvrir les 12 textes qui compose cette anthologie.

Montefellòne de Jean-Philippe Jaworski nous plonge tout de suite dans l’action avec le siège de la ville de Montefellòne. On s’y croirait : les bruits des machines de guerre, les odeurs de champs de bataille, le goût du sang sont rendus de façon magistrale par une plume haute en couleur. Mention spéciale au vocabulaire très riche qui emprunte au registre médiéval des termes tantôt spécialisés tantôt surannés mais toujours charmeurs et charmants. Un texte flamboyant, un souffle héroïque… quelle entrée en matière !

La Damoiselle de Rachel Tanner nous dépeint une femme libre à jamais, une Jeanne d’Arc indomptable. La modernité de la langue utilisée ne cadre pas toujours bien avec le thème de la nouvelle et on frise parfois l’anachronisme en vocabulaire (je ne suis pas sûre, par exemple, qu’à l’époque décrite « bordel » soit déjà devenu un juron). Le plaisir de la lecture en est légèrement diminué.

Dans la main de l’orage de Claire & Robert Belmas nous emmène dans un conte. On sent derrière cet épisode particulier un univers riche mais qui ne peut se développer sur la longueur de la nouvelle. La magie du conte, basée sur la puissance des forces d’un lointain passé reléguées dans l’imaginaire collectif, opère même si le personnage principal manque d’épaisseur (ce qui est souvent le cas dans les contes, le personnage n’étant qu’un vecteur de l’histoire et pas un héros).

Sacre de Maïa Mazaurette met en scène Louis IX enfant et sa mère Blanche de Castille qui assure la régence. Louis est constamment accompagné du mystérieux capitaine Jones. Au début j’ai cru que le capitaines Jones était un chien. Quand j’ai compris ce qu’il était j’ai bien ri (la nouvelle ne manque pas de piquant) mais je me suis aussi dit que ça ne collait pas. Certaines phrases comme « Louis se tourna vers le capitaine Jones » ou « Pas de problème il suivait toujours » ne tenaient plus debout après la révélation finale et l’effet voulu tombait à l’eau.

L’impassible armada de Lionel Davoust confirme le talent de l’auteur découvert dans De Brocéliande en Avalon. Son armada est engluée dans un combat naval pas comme les autres et sans espoir de fin. Le regard porté sur le thème est original, novateur. La tension est palpable, l’angoisse prégnante. Les personnages sont ambivalents. On est bien loin des rivages connus des batailles et des scènes épiques de fantasy médiévale et c’est bon, très bon. Une réussite.

Dans Le Prince des pucelles, Catherine Dufour nous offre un conte de fées accommodé à sa sauce personnelle. Son texte est bourré de clins d’œil et détourne avec beaucoup d’humour les thèmes traditionnels des contes de fées. Et finalement les princes ne sont plus ce qu’ils étaient…

La nouvelle de Thomas Day, La reine sans nom, est très courte et emplie d’une poésie que je ne soupçonnais pas chez l’auteur dont les écrits sont souvent outranciers ou violents (on a les a priori qu’on veut hein). Elle tranche avec le reste de l’anthologie mais ne dénote pas pour autant. Une bien belle surprise.

Serpent-Bélier d’Armand Cabasson est un texte de fantasy historique où les divinités oubliées de Russie viennent jouer un rôle dans la guerre contre les Mongols au 13eme siècle. On retrouve le talent de l’auteur de La Dame des MacEnnen pour mêler Histoire et Mythes tout en nous faisant vivre des moments très forts en émotions que ce soit dans les combats ou dans les parcours des personnages.

Nous embarquons sur le Xerken avec l’équipage de Pierre Bordage pour trouver, Au coeur de l’Aaran, un terrible et dangereux désert, une esgasse. Cette créature mythique donne puissance et jeunesse éternelle à celui qui boit un peu de son sang et aiguise les convoitises. Le talent de conteur de Pierre Bordage captive le lecteur, les personnages sont bien dessinés et l’ambiance aventureuse très bien rendue.

 Au plus élevé Trône du monde de Johan Heliot est un hommage à une célèbre figure du 17eme siècle, Cyrano de Bergerac, qui accueille, à Sélénopolis, sur la Lune, son ami Charles de Batz-Castelmore, comte d’Artagnan, après son décès à la bataille de Maastricht. La nouvelle est truffée de références truculentes mais j’avoue ne pas être assez cultivée pour les saisir toutes.

Julien d’Hem, Le Crépuscule de l’Ours nous emmène sur les pas d’un héros entré dans la légende au moment même où, ironie de la vie, il se remet en question. Un texte fort qui marque le lecteur et l’imprègne durablement mais qui n’est pas exempt de défauts de style (des passages intempestifs du passé au présent par exemple ont un peu gêné ma lecture). Ce texte, d’un auteur débutant, n’a pas à rougir d’une comparaison avec les autres. Il aurait néanmoins mérité un peu plus de travail de relecture comme le polissage final d’une pierre précieuse.

Terminer mon voyage avec La nouvelle de Laurent Kloetzer, L’Orage, n’a pas été très heureux. Je suis restée hermétique non pas à l’univers de l’auteur mais au procédé des rêves successifs qui vont jusqu’à effacer la notion de réalité. La fin, très ambiguë et qui ne permet pas de démêler le réel de l’imaginaire, m’a laissée sur ma faim (c’est mon gros défaut, j’aime les fins « nettes » ou fermées). Du coup j’ai terminé ma lecture sur une impression mitigée mais avec l’envie de découvrir un peu plus les écrits de Laurent Kloetzer (non, non, ce n’est pas paradoxal).

Rois et capitaines tient ses promesses. J’ai passé un excellent moment de lecture, savourant les nouvelles petit à petit. Le thème m’avait fait craindre la monotonie mais la diversité des traitements et des points de vue démontre que la fantasy même sur un thème « heroïc » n’est pas monocorde et réserve de belles surprises.

Pardon de mettre épanchée de la sorte mais Rois et capitaines méritait bien qu’on s’y arrête le temps d’un billet un peu plus long que les autres (même si détailler chaque nouvelle peut paraître fastidieux).


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