Le Dragon Griaule – Lucius Shepard 9


Le Dragon Griaule

De Lucius Shepard

Le Bélial’ – 500 pages

Vous vous souvenez à quel point j’étais impatiente de lire ce livre après la découverte de la première nouvelle qui le compose « L’homme qui peignit le Dragon Griaule » ? Vous vous souvenez de ma joie quand l’éditeur avait envoyé en avance les exemplaires pré-commandés ? Donc depuis le 17 septembre Le Dragon Griaule dormait dans ma PAL. Pourquoi ? Tout bonnement parce qu’il souffrait du syndrome de la « brique » ou du « pavé ». Quoi ? Tu appelles pavé un bouquin de 500 pages ? Tu ne pousse pas un peu là ? Et bien non. Parce que les 500 pages de ce recueil sont imprimées avec une police de caractère pas bien grande (même si elle se révèle vraiment confortable à la lecture) et que les marges sont réduites à leur plus simple expression (j’ai mesuré : 1,2 cm pour la marge de droite, de quoi impressionner le lecteur). Et s’il n’y avait que cela… La nouvelle « L’homme qui peignit le Dragon Griaule » avait aussi suscité chez moi une telle attente vis à vis du recueil que j’e redoutais une déception. Il me fallait un temps pour me remettre des mes émotions et ne pas faire porter le poids d’attentes démesurées aux autres textes du Dragon Griaule. Ce qui fait que, comme certains livres avant lui, je ne me suis pas jetée sur Le Dragon Griaule à son arrivée. La perspective d’écouter Lucius Shepard aux Utopiales m’a cependant poussée à prendre le taureau par les cornes et à me plonger dans cette lecture. Ensuite il m’a fallu le temps de le lire – et je peux vous dire que j’ai pris le temps de savourer chaque nouvelle – puis celui de mûrir ce billet. Alors ce Dragon Griaule a-t-il été à la hauteur de mes attentes ?

Pas la peine de faire durer le suspens plus longtemps. Oui, cent fois oui, Le Dragon Griaule a été à la hauteur de mes attentes. Il les a même dépassées. Les textes ont été écrits à différents moments de la vie de Lucius Shepard avec, parfois, un intervalle de temps important entre deux nouvelles. Elles sont donc très différentes malgré un fil conducteur : Griaule, dont le portrait est dessiné en creux jusqu’au dernier texte. Au fil des nouvelles le propos se fait plus ouvertement politique surtout dans la dernière, contemporaine. Chaque nouvelle est commentée par Lucius Shepard dans une postface surprenante. Regrouper les commentaires de l’auteur en fin d’ouvrage plutôt qu’en ouverture ou à la suite de chaque texte est une bonne idée tant l’éclairage apporté étonne. Malgré leur densité, les nouvelles se lisent toutes seules et le plaisir de lecture, intense, ne se perd jamais. Et la lecture continue de nourrir en réflexions et perspectives bien après la dernière page tournée.

Je ne reviens pas sur la première nouvelle qui a été un coup de coeur ; elle pose le cadre et nous permet de faire connaissance avec la figure de Griaule, ce dragon immense et cloué au sol en Amérique du Sud par un sortilège millénaire. Balayons ensemble les autres textes du recueil.  « La Fille du chasseur d’écailles » nous emmène dans les entrailles du Dragon, où vivent en symbiose une peuplade d’êtres humains dégénérés et où se réfugie l’héroïne, Catherine, bien malgré elle. Griaule a un message à faire passer et l’a choisie pour le décoder. La manipulation de la vie de Catherine par Griaule, vertigineuse, permet de commencer à mesurer à quel point le Dragon nous est étranger même si nous le découvrons un peu mieux au fil de la nouvelle. Impossible de l’aimer ou de ressentir la moindre empathie pour lui. Impossible aussi de ne pas être fasciné par sa personnalité manipulatrice, par son côté « grand marionnettiste », omnipotent, omniscient et immortel qui fait de lui l’égal d’un dieu. Lucius Shepard joue à merveille de cette dualité amour/haine qui taraude le lecteur.

« Le Père des pierres » nous éloigne de Griaule dans l’espace mais nous en rapproche par la pensée. Un avocat tente de défendre un riche lapidaire qui a assassiné l’amant de sa fille, un prêtre du Temple du dragon. En théorie nous sommes loin de la sphère d’influence de Griaule or il décide de faire tenir sa défense sur ce point précis. Ici les machinations sont multiples et le Dragon fait ressortir ce qu’il y a de plus vil et de corrompu dans l’homme (ou la femme d’ailleurs). « Le Père des pierres » marque aussi pour moi une évolution dans le propos : la critique sociale devient plus explicite. Pour vous donner une idée, voici un extrait :
Durant les neuf ans qui avaient suivi l’obtention de son diplôme, il s’était voué corps et âme à son travail, parvenant à un certain degré de réussite mais sans jamais dépasser le niveau d’un fils de paysan ayant accédé à la classe supérieure ; des avocats moins doués que lui avaient connu une réussite plus éclatante que la sienne, et il avait fini par comprendre ce qu’il aurait dû savoir dès le début : la loi écrite est subordonnée à la loi tacite des liens du sang et de la position sociale. Parvenu à l’âge de trente-trois ans, il devenait un idéaliste en perte d’idéal, mais ayant conservé intacte sa fascination pour le judiciaire, ce qui le rendait vulnérable à une forme dangereuse de cynisme – dangereuse parce qu’ele induisait en lui un mélange volatil d’anciennes vertus et de compulsions encore mal comprises. Ces derniers temps, le bouillonnement de ce mélange le rendait erratique, sujet aux sautes d’humeur et réticent à l’égard des espoirs et des principes de sa jeunesse. En fait, songea-t-il, il était dans un état proche de celui d’Almintra : un quartier ouvrier reposant sur de solides valeurs, qui avait jadis espéré progresser dans l’échelle sociale mais qui n’aspirait plus aujourd’hui qu’à devenir un taudis.

Dans « La Maison du menteur » Griaule trouve le moyen de se reproduire, même s’il reste immobile. Pour cela il piège une dragonne, et choisit Hota, un type bas du front et pas très recommandable, comme vecteur génétique. Dans cette nouvelle le lecteur en apprend un peu plus sur l’âme et l’essence des dragons et leur capacité à contrôler leur forme matérielle. Et l’emprise mentale de Griaule, néfaste, s’étend de plus en plus loin. Le ton est plus cru, la violence plus franche. Hota se pose des questions existentielles et côtoie de près la folie tant ses repères s’effritent.

« L’Écaille de Taborin » est truffée de notes de bas de page souvent superflues et parfois totalement inutiles (la 1 et la 5) sauf pour le lecteur qui déciderait de commencer le recueil par le milieu. Le procédé m’a prodigieusement agacée (comme quoi les petits riens parfois). Dans une ultime manipulation, Griaule met en scène sa fin spectaculaire (enfin la fin de son corps de dragon). Les personnages embarqués contre leur gré comme figurants puis spectateurs tentent de se construire une vie pour éviter la folie. Difficile de ne pas voir dans la famille recomposée qui focalise l’attention, un décorticage en règle de certaines cellules familiales contemporaines.

La nouvelle intitulée « Le Crâne » a été écrite spécialement pour ce recueil. Sa parution française est donc la première. Ce n’est pas la seule particularité de ce texte : il est aussi le plus récent (2011) et le plus long, se rapprochant plus d’une novella que d’une short story. Griaule, mort et dépecé, s’est incarné en un homme dangereux, avide de pouvoir, aux réactions inhumaines. On y trouve une critique encore plus explicite des USA et de ses ressortissants lorsque, sortis de leur pays, ils se montrent stupides, inconscients et aveugles. On y trouve aussi une critique des régimes politiques sud américains et des exactions des factions extrémistes. Cette nouvelle tranche avec le reste du recueil : l’époque, le ton, et Griaule sont différents. Le dragon est à présent physiquement actif et mentalement plus faible de par sa condition humaine. Un extrait pour vous donner une idée de l’état d’esprit de l’américain perdu au Temalagua et qui va devoir affronter Jefe, l’incarnation de Griaule.
J’avais quitté les États-Unis cinq ans plus tôt, découragé par la tournure que prenait ma vie, lassé par la médiocrité de la tragédie américaine, par la mentalité consumériste et la frénésie de marketing qui l’avait engendrée, par les scandales fabriqués de toutes pièces afin de distraire le peuple de problèmes plus aigus, par tous les éléments, jusqu’au dernier, de ce carnaval de mensonges… J’espérais qu’un paysage plus coloré purgerait ma cervelle de la lie qui s’y était accumulée, mais, où que j’aille, il me semblait que j’apportais avec moi l’ennui et la médiocrité, et ma vie demeurait banale et indifférente au monde.

Des six nouvelles qui composent le recueil, quatre sont des coups de coeur : « L’homme qui peignit le Dragon Griaule », « La Fille du chasseur d’écailles », « Le Père des pierres » et « Le Crâne ». Je suis sous le charme et je n’ai pas fini de lire la production de Lucius Shepard.

Pour terminer, parlons du contenant. Le recueil proposé par Le Bélial’ est un écrin pour les textes de Lucius Shepard. L’objet livre est superbe : une couverture splendide (avec des rabats illustrés), un marque-page, et, surtout, de magnifiques illustrations de Nicolas Fructus, pour chaque nouvelle, toutes dans un style différent. Ma préférence va aux deux dernières et surtout à la dernière (une tête de dragon fascinante devant laquelle je reste sans voix) et à celle qui ouvre le recueil que voici, pour le plaisir des yeux :

(Clic)

En résumé : un auteur talentueux, un traducteur à la hauteur, un illustrateur inspiré et un éditeur investi nous offrent un bel ouvrage. Pardon d’avoir été si longue mais pour une déclaration d’amour, parfois, il faut savoir prendre son temps.


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