Morwenna – Jo Walton

Morwenna

De Jo Walton

Denoël Lunes d’encre – 352 pages

De Jo Walton j’attendais Farthing, premier tome d’une trilogie uchronique qui devait initialement être publiée cette année par Denoël dans sa collection Lunes d’encre. La parution de Farthing a été décalée à 2015 pour faire place à Morwenna, roman auréolé d’une kyrielle de prix littéraires (Hugo, Nebula, British Fantasy en 2012).

Nous avons descendu la colline presque automatiquement vers la librairie, comme si c’était de ce côté que tous nos pieds voulaient se tourner. Je le leur ai dit.
« Bibliotropes, a dit Hugh. Comme les tournesols sont héliotropes, nous sommes naturellement attirés par la librairie. »

1979. Morwenna, jeune adolescente galloise de 15 ans intègre une école privée anglaise. Elle vient de perdre sa soeur dans un accident  de la route, accident qui la laisse elle-même handicapée. Retirée à la garde de sa mère, une excentrique qui se dit sorcière pour être confiée à un père qu’elle ne connaît pas, Morwenna se sent déracinée. Inadaptée à la vie en pensionnat, elle trouve sa planche de salut dans les livres. Et nous raconte cela dans un journal intime, évoquant au passage sa vie loin de sa soeur, loin des fées du Pays de Galles, ses souvenirs, les persécutions par courrier de sa mère et la magie qu’elle sent, voit et utilise parfois.

Morwenna est un roman qui parle à tous les amoureux des livres. A tous les amoureux de la littérature, des mauvais genres, de l’imaginaire, de la Sf, de la fantasy et du fantastique. A ceux qui tentent de se construire ou se reconstruire à travers l’autre, celui qui offre et s’offre par l’écriture. A tous les décalés, ceux que les normes dominantes hérissent, aux réfugiés « sociétaux », ceux qui sentent bien que quelque chose cloche dans leur famille, leur environnement, leur monde, se révèlent impuissants à le changer mais sentent confusément qu’il y a dans cette littérature de spéculation des clés pour faire bouger les lignes. Bref à tous ceux qui savent ce qu’ils peuvent trouver dans les livres et le cherchent. En cela Morwenna a une portée universelle.

En ce qui me concerne, Morwenna a abattu cartes gagnantes sur cartes gagnantes sur les références littéraires pour l’identification au personnage principal. Après tout, qui n’a jamais rêvé d’empreindre un dragon ? Morwenna, lectrice boulimique, partageant ses impressions de lecture, papillonnant de découvertes en révélations, développant sa réflexion et partageant ses indignations fait écho à une partie de ce qui constitue ma personnalité. Elle tient un journal intime de sa vie et de ses lectures, je tiens un blog sur ma vie de lectrice. Nous avons beaucoup en commun :


(Tout écho dans notre microcosme serait pure coïncidence)

Mais cela s’arrête là. Je n’ai pas quinze ans, je ne suis pas galloise, ma vie n’est pas marquée par des drames et je ne vois pas de fées (même si je suis superstitieuse avec les arbres et les pierres). Une fois détachée du personnage, que reste-t-il ? Morwenna, au-delà de la magnifique déclaration d’amour que ce roman constitue, sonne un peu creux. Je ne suis pas sûre qu’il m’en reste quelque chose dans deux mois. D’ailleurs trois semaines après lecture, son empreinte s’estompe déjà et commence à se perdre dans les brumes de mes souvenirs. La narration sous forme de journal intime explique en partie ce phénomène. Nous n’avons que le point de vue de Morwenna. La magie, les fées, sa mère une sorcière… Le texte de quatrième de couverture évoque une « bataille » contre le « danger potentiellement mortel » qu’est la mère de Morwenna. La bataille se révèle plus psychologique que magique. Est-ce réel ? Est-ce une interprétation de la réalité par une jeune fille en décalage avec un monde dans lequel elle peine à s’intégrer ?  La réponse importe peu, certes. Jo Walton laisse le lecteur choisir. J’ai décidé en cours de lecture que les fées existent, que Morwenna use de magie mais jusqu’à un certain point : je ne l’estime pas assez puissante pour réécrire le passé de plusieurs personnes pour donner vie à son karass par exemple. Mais la lecture des évènements du seul point de vue de Morwenna, filtrée en outre par une narration distanciée dans un journal intime, constitue à la fois la plus grande réussite du roman et sa plus cruelle limite.

De Jo Walton j’attendais Farthing. Je l’attends à présent avec une plus grande impatience. Morwenna, s’il n’a pas comblé toutes mes attentes, m’a fait découvrir la superbe voix de Jo Walton. Et suscite d’autres envies. Farthing, vite.

Au passage, je déplore les coquilles/phrases bancales qui émaillent le texte. Lunes d’encre nous avait habitués à mieux.


Challenge SFFF au féminin

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