Le Cercle de Farthing – Jo Walton 20


le cercle de farthingLe Cercle de Farthing
Le subtil changement T1

De Jo Walton

Denoël Lunes d’encre – 352 pages

Morwenna m’avait laissée sur ma faim tout en décuplant mes attentes vis à vis du Cercle de Farthing. Ces dernières ont-elles été comblées ? Oui. Cent fois oui.

Le contexte : en 1941 le belliqueux Churchill est évincé au profit d’une « paix dans l’honneur » signée entre l’Angleterre et l’Allemagne. A l’oeuvre à l’époque, le Cercle de Farthing, hommes politiques, aristocrates, unis par des intérêts communs, une ambition similaire et des convictions plus ou moins convergentes. Huit ans plus tard, les membres du Cercle se retrouvent au grand complet à Farthing, propriété de lord et lady Eversley, cheffe de groupe autoritaire, tyrannique et résolue à plier le monde à sa volonté. Sa fille Lucy et son époux David Khan, presque parias, sont présents. Sir James Thirkie, principal artisan de la paix de 1941, est retrouvé, au petit matin, mort. Sur son coeur, plantée à l’aide d’un couteau, se trouve une étoile jaune. David Khan, de par sa condition de juif, devient immédiatement le coupable idéal pour Scotland Yard, même si pour l’inspecteur Carmichael rien n’est jamais aussi simple que les apparences le laissent croire.

Le roman est construit sur deux lignes narratives parallèles et complémentaires : le journal de Lucy Kahn et l’enquête de Carmichael. Lucy, touchante de naïveté parfois, a deux défauts aux yeux des siens : elle se « rebelle » – dans une certaine mesure, mais elle va jusqu’à épouser quelqu’un par amour, ce quelqu’un se révélant, en outre, juif et roturier, quel crime dans son milieu – et ose tenter de penser par elle-même – on lui conseille même de retenir son « train de pensées », ce qui revient lui intimer d’être belle et de se taire… Elle tente aussi d’être juste et fait preuve d’empathie envers les autres êtres humains peu importe leur race, sexe, appartenance religieuse ou condition (domestiques compris, quelle hérésie !). L’enquête de Carmichael, classique dans son déroulement, n’est pas si conventionnelle que cela parce que l’inspecteur ne l’est pas non plus. Ses tentatives pour gratter sous les apparences et ne pas se contenter du coupable désigné si commodément lui vaudront l’empathie du lecteur et beaucoup d’ennuis.

Dans Le Cercle de Farthing, l’uchronie n’est pas une fin en soi. Comme dans Fatherland de Richard Harris ou Les Conjurés de Florence, l’intrigue policière reste le pivot du roman, dans la plus pure tradition du roman d’enquête. Vient ensuite une seconde couche, le « roman anglais » qui parvient à dépeindre une société dans son entier en scrutant à la loupe un microcosme : l’élite, les dirigeants de l’ombre ou pas, les nantis, les puissants, les aristocrates, appelons-les comme on veut, ils tiennent les rênes du pouvoir depuis longtemps et ne comptent pas les lâcher avant encore plus longtemps – vous allez adorer les détester. Amateurs de Gosford Park, vous serez servis (attention, Jo Walton est beaucoup moins démonstrative et beaucoup plus fine que Robert Altman). L’uchronie vient en dernier mais n’est pas pour autant là pour fournir un joli décor. Son objet reste politique : comment la divergence conduit le Royaume Uni sur une pente différente, dangereuse, collaborationniste et même pire puisqu’elle reste indépendante, ne subit pas le joug (et l’excuse) de l’envahisseur Allemand. Le racisme existant s’exacerbe peu à peu, libéré, « décomplexé » (tout parallèle avec la montée de l’intolérance dans notre société actuelle n’est pas fortuit) et le Royaume Uni semble basculer lentement mais sûrement vers l’inommable. Dans ce Cercle de Farthing nous en sommes aux prémisses du changement mais il reste glaçant dans les perspectives qu’il esquisse.

« Subtil » reste le qualificatif le plus adapté pour ce roman : dans la peinture des moeurs d’une époque, dans l’argument politique porté par l’uchronie, dans la caractérisation des personnages, dans la plume (et ce qu’il transparaît avec le filtre de la traduction). Une réussite et un coup de coeur. J’espère beaucoup (pour ne pas dire autant voire plus) du tome 2 (à paraître en fin d’année) et j’espère que l’uchronie tiendra les promesses faites dans ce premier opus.

Florilège de citations (il y a des « post-it » partout sur mon exemplaire) :

Dans la vie nous sommes comme dans la mort, disaient les livres de prières et, étendu là, dans cette résidence campagnarde qui devait lui avoir été aussi familière que la sienne propre, entouré d’amis et, vraisemblablement, d’ennemis, Thirkie était passé de ce qui était de l’avais général une vie dynamique et bien remplie au silence maussade et sinistre de la mort. Il ne répondrait plus jamais à une seule question, que ce soit au Parlement ou dans sa chambre à coucher, et toutes celles que Carmichael avait à lui poser devraient attendre que d’autres y répondent, ou rester sans réponse. La mort, se dit-il, comme il se le disait toujours à un moment ou à un autre en examinant un cadavre, était la plus monumentale erreur de Dieu.

Ma préférée :

L’hypocrisie anglaise, avait dit une fois David après trois bouteilles de vin, peut être merveilleuse. Des gens qui vous haïssent et vous considèrent comme un moins que rie, et qui en Allemagne vous enfermeraient dans un camp de travail forcé ou vous tueraient, se donnent la peine de faire semblant de ne pas être vraiment insultants.

Et d’autres

« Ce n’est rien à côté de ce que subissent les Juifs sur le continent, dit-il. Rien du tout, et tu le sais.
– Mais ça ne le rend pas acceptable pour autant. Ce n’est pas parce qu’on peut toujours imaginer pire qu’une chose est normale. Il y a mieux que de pouvoir dire que notre sort est meilleur que celui réservé aux Juifs par Hitler ! »

– […]. Simplement, le gouvernement va mettre en place de nouvelles cartes d’identité avec photo… comme des passeports, sans doute. Ça nous facilitera ce genre d’enquêtes, et aussi beaucoup d’autres choses. Si Brown avait eu une telle carte, nous saurions avec certitude qui il était.
– On pourra rendre obligatoire n’importe quel document, il y aura toujours un truand pour le contrefaire, dit Carmichael, pessimiste. Et vous savez ce qu’on dit : un système n’est infalsifiable que tant qu’il ne s’est pas trouvé un faussaire plus habile que son concepteur.

Lu pour le Prix ActuSF de l’Uchronie 2015


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