L’Empire du Léopard – Emmanuel Chastellière

L’Empire du Léopard

D’Emmanuel Chastellière

Critic – 656 pages

1870. Le royaume du Coronado a colonisé la péninsule de la Lune-d’Or rêvant de richesses et de gloire. Au bout de six années de campagne, l’armée est fatiguée et se fait harceler par des poches de résistants en guérilla. Le climat épuise tout le monde. Les cultures ne poussent pas, le sol n’offre ni or ni pierres précieuses et la pauvreté domine. La capitale montée de  bric et de broc ressemble plus à un bidonville qu’à l’ambassade d’un puissant royaume conquérant. Sans compter que toute la péninsule n’est pas tombée : protégé par les hautes montagnes du Nord, l’Empire du Léopard résiste encore. Un empire sur lequel tout le monde fantasme. Ses guerriers seraient dotés d’armes sans pareilles. Les métaux rares abonderaient. Il abriterait Tichgu, une cité disposant d’une fontaine de jouvence et où la magie permet des miracles. L’Eldorado mais en beaucoup mieux en somme.
Philomé Dolémont, le vice-roi de la colonie du Coronado, cherche désespérément à améliorer la situation : organiser la cohabitation avec les indigènes tout en adoucissant le joug de l’occupation qu’ils subissent (un voeu pieux), développer le commerce et moderniser le pays avec une voie de chemin de fer et démontrer au roi Philippe ses capacités. Pour l’épauler il peut compter sur le colonel Cérès Orkatz, surnommée La Salamandre, flamboyante commandante du 22eme régiment, que le roi tenait à éloigner de l’infante Constance. Ils attendent des renforts pour se lancer à l’assaut de Lorsque l’Empire du Léopard envoie une invitation à Philomé, Cérès soupçonne un piège. Pour Philomé, il n’y a guère d’autre issue que de se mettre en route. Une paix sans guerre serait-elle possible ?

L’Empire du Léopard est le premier roman de fantasy d’Emmanuel Chastellière, par ailleurs traducteur (de fantasy) et critique sur Elbakin (l’un des sites spécialisés en fantasy de référence). Certes il ne s’agit pas de son coup d’essai puisqu’il est l’auteur d’un recueil de nouvelles steampunk (Célestopol), d’un roman fantastique (Le Village) et d’un roman young-adult de fantasy urbaine (Poussière fantôme). Mais il n’en reste pas moins son premier en fantasy pure (ici une fantasy avec de la poudre à canon et des armes à feu) et, qui plus est, le livre, un one-shot, pèse ses 600 pages.
L’auteur restitue avec précision et minutie la vie d’une colonie et de son armée enlisée en territoire hostile de bien des points de vue. Pendant les 200 premières pages, le lecteur se retrouve en pleine immersion avec la Salamandre et ressent ses doutes, ses regrets. Le désespoir infiltre les coeurs et empoisonne lentement les esprits. La caractérisation approfondie des protagonistes, mêmes secondaires est l’un des points forts du roman. Ils sont nombreux et chacun a droit au même traitement approfondi (mention spéciale à Camellia, indigène au destin de suppliciée qui tente de s’intégrer dans l’armée et à Alario, orphelin, apprenti alchimiste et réel optimiste). En conséquence, les interactions et les liens entre les personnages se révèlent complexes, riches et passionnants, même si, parfois, j’aurais aimé qu’on me tienne moins la main en mettant moins à nu leurs motivations à prendre une décision, leurs sentiments ou leurs réflexions. De ce fait, les intrigues se mettent lentement en place dans le premier tiers. Ensuite la mécanique s’enclenche et déroule son fil pour s’emballer dans le dernier tiers vers une fin en apothéose et totalement haletante. La présence de la magie, très ténue dans la première moitié du roman, devient prépondérante dans la seconde partir jusqu’au final pyrotechnique. Le dernier tiers du roman « poutre » dans tous les sens du terme. Emmanuel Chastellière n’épargne ni ses personnages – la mort est omniprésente – ni son lecteur avec quelques descriptions propres à soulever l’estomac (on n’est pas là pour faire du tourisme après tout). Il parvient à rendre tangible l’atmosphère oppressante et moite de la jungle et à esquisser la complexité de la vie d’une colonie sans parti pris ni manichéisme : pas d’empathie pour l’empire colonisateur et pas d’angélisme pour l’empire du Léopard. Côté décor, là aussi l’immersion du lecteur est de mise.

En définitive, malgré sa lenteur à démarrer, L’Empire du Léopard tient ses promesses. Et puisque l’auteur a signé pour un nouvel opus avec les éditions Critic, un nouveau séjour dans la péninsule de la Lune-d’Or n’est pas exclu…

Elle avait tenté de dormir, mais impossible d’y parvenir. Un songe s’était imposé à elle, et cette fois, il n’était pas question de sa rêverie à la fois triste et pathétique concernant Philomé. Malheureusement. L’océan. L’océan, et le ressac. Tout commençait ainsi, toujours. Ils avaient traversé un pays entier, renversé des rois, et tout ça pour qu’elle se retrouve finalement ici, au bout du monde, sur une plage déserte, entourée de deux cadavres. Elle ne rentrerait jamais chez elle. On ne la laisserait jamais embarquer pour le long voyage de retour. Un instant, Cérès s’était dit qu’elle pouvait toujours prendre la frêle embarcation prévue pour le petit prince. Pourquoi pas ? Qu’avait-elle à perdre ? Dans son rêve, elle faisait un pas en avant, sans en avoir réellement conscience. Mais elle n’était pas seule. Ses hommes comptaient sur elle, même si tous n’acceptaient pas son commandement. Malgré des mois de campagne.
Cérès ferma les yeux, tenta de se concentrer sur le murmure des vagues, qui venaient maintenant lécher ses bottes. Leur chuchotement enfla sous son crâne, mais il resta incapable de chasser le souvenir du cri du petit garçon.
Et surtout son regard. Sans parler du sang, qui coulait sur le sable.

Challenge ABC littérature de l’Imaginaire 2019
Lettre C

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