Mes vrais enfants – Jo Walton 15


Mes vrais enfants
Une femme, deux vies, deux univers

De Jo Walton

Denoël Lunes d’encre – 352 pages

Mes vrais enfants, c’est l’histoire des deux vies de Patricia Cowan. Nous sommes en 2015 et sa vie dans une maison de retraite pour patients atteints de démence est perturbée par ses souvenirs d’existences différentes. Dans l’une, elle a épousé Mark pour le meilleur (quatre enfants) et, surtout, le pire (tout le reste : un mari qui ne l’aime, ni de la respecte, une vie triste désertée par le bonheur). Dans l’autre, elle a refusé sa proposition de mariage, s’est émancipée et a rencontré Béatrice avec laquelle elle a coulé des jours heureux, même dans l’adversité, et fondé une famille. Deux destins a priori incompatibles, mais bien réels pour elle. Mes vrais enfants, c’est aussi l’histoire de deux trames historiques divergentes qui produisent deux mondes très différents : le premier sombre dans la guerre et la peur, le second fait naître une paix mondiale, le progrès et la tolérance. Mes vrais enfants propose donc deux uchronies intimes et personnelle (le lecteur ne sait pas quelle vie Patricia a mené, et la fin lui ouvre une troisième voie) accompagnées de deux uchronies historiques larges (là aussi, aucun des deux mondes présentés n’est identique au nôtre). Les histoires alternatives sont autant de moyens de questionner notre société sur sa tolérance vis à vis des populations fragiles (pauvres, handicapés) ou différentes (homosexuels) et sur son avenir (relations entre les peuples, écologie…). Aucune fausse note, tant dans la narration, que dans la construction du roman.

J’avais déjà apprécié les précédents romans de Jo Walton (malgré quelques réserves sur les personnages féminins un peu trop naïfs dans la trilogie du Subtil changement), je dois avouer que celui-ci surclasse les précédents. Ici, pas de bémols sur les personnages. Bien au contraire, ils sont magnifiquement caractérisés, complexes et développés. Jo Walton parvient à les rendre profondément humains et à garder une cohérence psychologique tout au long de leur évolution. Patricia, qu’elle vive la vie de Patty, Pat, Tricia ou Trish, reste Patricia, une femme à la fois extraordinaire et banale, battante et victime, meurtrie et résiliente, toujours présente pour sa famille. Les personnages secondaires ne sont pas oubliés et prennent toutes leur place, parfois avec une influence non négligeable.

En un mot : magistral.

La science-fiction ne l’avait jamais intéressée, contrairement à certains de ses amis. Autrefois, elle avait lu à l’école un livre pour enfants :Charlotte Sometimes, de Penelope Farmer. L’histoire d’une élève en internat, d’une fille qui se réveillait chaque matin à une époque différente, quarante ans plus tôt, à la place d’une autre. Chacune faisait les devoirs de sa remplaçante et inversement, et ça marchait plutôt bien, sauf quand on leur demandait de réciter une poésie. Sa mère à elle l’avait forcée à mémoriser des pages et des pages de poésie. Ce qui s’était avéré très utile par la suite. Elle avait toujours une citation à la bouche. Oxford l’avait sûrement acceptée pour sa capacité à brandir de grands noms ; et aussi parce qu’on était en temps de guerre, bien sûr. L’absence des jeunes mâles avait facilité les choses, pour les femmes.
Elle avait étudié à Oxford. Ses souvenirs de cette époque n’étaient ni dédoublés ni confus. Elle avait appris le vieil anglais avec Tolkien. Elle se rappelait l’avoir entendu déclamer Beowulf à neuf heures, un lundi matin ; il était entré dans la pièce, avait posé son livre avec un grand bang et s’était tourné vers eux : « Hwaet ! » Il n’était pas encore célèbre, à l’époque. C’était bien longtemps avant Le Seigneur des anneaux et tout ce qui allait s’ensuivre. Depuis, quand elle racontait aux gens qu’elle l’avait connu, tout le monde s’extasiait. On ne sait jamais à l’avance qui va devenir célèbre. Et à Oxford, comme l’avait écrit Margaret Drabble, tout le monde pouvait s’imaginer le devenir un jour. Elle n’avait jamais eu cette prétention, mais elle avait cru que certaines des personnes qu’elle avait rencontrées là-bas connaîtraient la gloire.

Challenge Lunes d’encre
Lecture #2

 


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