Drift – Thierry Di Rollo

Drift

De Thierry Di Rollo

Le Bélial – 352 pages

« Si tu comprenais d’un seul coup que tout ce foutoir n’était qu’une fuite en avant, que plus rien ne pourrait de toute façon être sauvé de ce soi-disant Grand Monde…
– C’est à dire ?
– Si MorneVille et toutes les autres cités poursuivaient leur mort lente, inévitable, si on était tous abandonnés à notre sort comme des chiens, tu vois ?
– Et que tout serait irrémédiablement fichu ?
– Oui, un peu dans cet ordre d’idées. Si on te le disait, qu’est-ce que tu ferais ? »
Carnaby fixe intensément Darker
« Je viendrais ici, me calerais dans ce fauteuil pourri et assisterais à l’apocalypse. En crevant comme tout le monde, certes, mais au moins en comprenant pourquoi.
– C’est une bonne réponse. »

Sur une Terre ravagée, les plus chanceux (traduire par riches) vivent sous dômes. Les moins chanceux survivent comme ils peuvent dans des cités-poubelles. Chassés le jour par les Diurnes chargés de réguler la population, ils se terrent dans des caves, abrutis de drogues (à côté de K. Beckin dealée dans ces cités poubelles, la krokodil c’est peanuts) pour ne sortir qu’à la faveur la nuit. Darker, lui, n’a peur de rien, ni de personne. Il brave le jour. Il brave les lois. Sa rapidité au tir lui permet de survivre. Il élève son ambiote, mante géante génétiquement modifiée alors que ces dernières sont réservées aux Diurnes et leur servent de montures. Il exécute des contrats en tous genres. Le dernier en date, récupérer Janus et Charon, deux chiens centenaires dont on dit qu’ils sont capables de détecter les tremblements de terre, le conduit à découvrir que le sort de la terre est définitivement scellé. Une partie de l’humanité a presque terminé la construction d’un vaisseau arche chargé de coloniser une lointaine planète, le Drift. L’embarquement imminent de ces privilégiés qui maîtrisent les infrastructures, l’économie et les services, bref qui régentent la société dans son ensemble, laissera le reste de la population à l’agonie. Agonie qui promet d’être violente mais rapide ceci-dit sans cynisme.

Darker s’apprête donc à finir ce qu’il pense être une courte vie dans un monde exsangue. Janus et Charon, rebaptisés Les Veilleurs, refusent de s’alimenter. Les Justes récupèrent donc Darker, seul à même d’assurer la survie des chiens nus. Le voila embarqué sur le Drift. A bord, la structure et la hiérarchie sociale n’est guère différente de celle qui existe sur Terre. Aux riches et aux puissants, le protocole de longévité nano-technologiques, douloureux, mais qui assure une presque immortalité. Aux techniciens et au menu fretin, le clonage avec, à chaque incarnation, une perte de souvenirs et d’identité. Quant aux pauvres, ils resteront sur une Terre à l’agonie, abandonnés de tous. Seuls les Justes seront sauvés par un Dieu miséricordieux baptisé Pouvoir. Bien entendu, il n’est pas question pour ces élus de tenter la moindre remise en cause, le moindre questionnement, sur les erreurs passées. Trouvons donc une nouvelle planète, un Éden, et recommençons à l’exploiter, le dépouiller et le souiller. La nature humaine dans toute sa splendeur, dans toute son inhumanité. Des hommes et des femmes sans conscience, assoiffés de toujours plus de pouvoir et de richesses, méprisant et asservissant leurs semblables, tuant, affamant, pillant sans vergogne. Un portrait bien sombre direz-vous ? Non. Même pas. Un portrait réaliste et sans concessions de ce que nous sommes, nous, les êtres humains, l’espèce qui se dit « la plus évoluée » de la planète.

Darker se retrouve donc sur le Drift, à subir un protocole de longévité qui lui assurera presque l’immortalité, et à quitter l’enfer pour… une planète ou nulle part, peu lui importe. Quel que soit son environnement, il ne se donne aucun but, aucun objectif et ne cherche aucun sens à la vie. Je ne suis pas sûre que la vie en ait un d’ailleurs ou qu’on puisse lui en trouver un : on naît, on vit, on meurt. On n’existe puis on n’existe plus. « Tout ce qui naît un jour contient sa propre fin » (p.195). Darker ne se révolte jamais, il se contente de survivre par tous les moyens, et la mort des autres en est un. Il accepte le fait qu’il n’a pas le choix. En fait Darker me donne l’impression d’être déjà mort. Et que nous sommes déjà morts. La différence entre Darker et nous ? Lui l’a compris et accepté. Nous pas.

Darker « encore plus noir que noir » porte bien son nom et, parfois, je me suis dit qu’il était la mort personnifiée. Rien ne le relie à la vie, ni le fantôme de celle qu’il a aimé, Kenny, ni son affection pour son ambiote, Surynate. Pourtant il poursuit son chemin. Résigné mais pas passif, il a décidé de choisir son moment et sa mort.

La narration alterne entre l’histoire immédiate de Darker et des flashbacks nostalgiques évoquant son enfance, son histoire avec Kenny, l’élevage de Surynate. Ce qui ressemble à des moments de bonheur, si tant est qu’on puisse être heureux dans un monde aussi moribond. J’ai retrouvé avec plaisir la plume précise, puissante et évocatrice de Thierry Di Rollo, cette plume découverte avec sa nouvelle « Pluies sombres » parue dans Bifrost n°68. J’ai particulièrement apprécié les excipit parfois glaçants, parfois angoissants mais toujours justes et percutants.

Oscillant entre post-apocalyptique, dystopie et space opera, Drift est un roman qui marque durablement le lecteur et dont les échos résonneront encore longtemps en moi.

Cet article a 8 commentaires

  1. Nick_Holmes

    Boycott. Auteur + éditeur. Y’a d’autres livres intéressants à lire.

  2. Lhisbei

    @Nick : et il y a des boycott beaucoup plus pertinents à mener que celui-là.

  3. Gromovar

    Ta chro donne envie je trouve, mais toutes mes expériences avec Di Rollo ont été des échecs avec je vais passer mon tour. Sauf si tout le monde me fait, comme avec l’Eclat de Givre, « vas-y, vas-y ! »

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