Vers les étoiles – Mary Robinette Kowal

Vers les étoiles

De Mary Robinette Kowal

Denoël  collection Lunes d’encre – 560 pages. Traduction de Patrick Imbert

Des divergences en cascade

Dewey a vaincu Truman en 1948 lors des élections présidentielles. Quatre ans plus tard, un météore a frappé la baie de Chesapeake, détruisant Wahington D.C. et ses environs. Les conséquences sur le climat sont catastrophiques : un hiver d’impact (qui aura raison de la Russie) suivi d’un réchauffement climatique dû à l’effet de serre. Les scientifiques ont prévu que la Terre en deviendrait inhabitable et qu’il était nécessaire de trouver un moyen de quitter la planète et d’essaimer ailleurs. La conquête spatiale se construit sur une coopération internationale et pas sur la base d’une guerre froide. Le grand public et certains politiciens ne comprennent cependant pas que le climat change et que le réchauffement est la principale menace pour la vie sur Terre (toute ressemblance avec la réalité doit être purement fortuite…).  Les « ordinateurs » fonctionnent avec des cartes perforées et les calculs sont majoritairement effectués par des calculatrices humaines (des femmes – comme c’était le cas à la NASA avant l’arrivée des calculateurs IBM – ). Vers les étoiles situe son intrigue dans les années 50. La communauté scientifique anticipe le réchauffement planétaire mais peine à convaincre le grand public (toute ressemblance…). Les militaires voudraient bien aussi mettre la main sur le programme spatial pour assurer la suprématie d’un pays – condamné comme les autres à l’horizon des années 2000.

Une histoire alternative de la conquête spatiale et de l’émancipation féminine

Elma York est titulaire d’un doctorat en physique et en mathématiques obtenu à l’université de Stanford (pas la plus mauvaise donc). Elle est entrée au  au lycée à onze ans et à Stanford à quatorze ans. Surdouée. Elle a été pilote pendant la Seconde Guerre mondiale dans les WASP (Women Airforce Service Pilots) où elle a totalisé plus de mille heures de vol. Et à la NACA (l’équivalent de la NASA), elle est… calculatrice là où un un homme aurait été astronaute (ou ingénieur). Et pour couronner le tout, elle est atteinte d’un trouble anxieux grave (anxiété récurrente, vomissements…) doublé d’une phobie sociale (impossible pour elle de parler en public par exemple). Mais même si elle était au top de sa forme, les femmes ne sont pas astronautes. Et encore, elle est blanche dans un pays où la ségrégation raciale existe : elle peut franchir de nombreuses portes qui restent fermées aux personnes de couleur. Mais Elma York ne renonce pas à son rêve de devenir astronaute – Lady Astronaute – et si elle ne peut le devenir alors elle fera tout pour que d’autres femmes (y compris noires, même si Elma met est un peu lente à voir et à comprendre la ségrégation) puissent accéder à cette fonction. Et si une femme peut aller dans l’espace, quelle fonction pourrait lui rester interdite sur terre ? Toutes ses actions sont motivées par la volonté de changer le système et abattre les murs, pas spécifiquement pour elle-seule mais pour le bien de toutes (et tous, rappelons que le patriarcat opprime les hommes aussi en les enfermant dans des stéréotypes de masculinité toxiques pour la santé psychologique).

Rappelons que, dans notre réalité, en 1961, la NASA a recruté 25 femmes pour devenir astronautes dans le cadre du projet Mercury 13. Elles ont suivi le même entrainement et les mêmes tests que les astronautes masculins. Treize d’entre-elles les ont réussi. Mais elles n’ont jamais pu embarquer dans un vol spatial. Il a fallu attendre 1983 pour que Sally Ride devienne la première astronaute américaine. La conquête spatiale revue et corrigée par Mary Robinette Kowal reste crédible, cohérente et vraisemblable du début jusqu’à la fin. L’autrice s’est appuyée sur l’existant et la compétences d’experts (astronautes compris). On a vraiment l’impression d’être dans le centre spatial, en immersion dans cette atmosphère très particulière (visionnez le documentaire Apollo 11 ou la première saison de For All Mankind).

La narration adopte un point de vue interne, celui d’Elma ce qui renforce l’empathie (et parfois l’agacement) et permet aussi d’explorer les relations humaines entre les protagonistes, à commencer par Nathaniel, mari, ingénieur à la NASA, et allié d’Elma en toutes circonstances. Les nombreuses interactions d’Elma permettent de dresser le portrait d’un microcosme qui n’est jamais lui même que le reflet de la société dans son entièreté. Le roman propose des personnages crédibles, des dialogues qui sonnent justes et s’ancre dans le quotidien pour mieux faire prendre de la hauteur à ceux qui le lisent – on trouve de l’alcool « social » (dans les années 50 aux USA, toutes les occasions sont bonnes pour picoler joyeusement entre amis ou collègues, lors de repas) et des scènes de sexe vraisemblables (c’est assez rare pour le souligner).

La citation que je surkiffe

Quelqu’un avait apporté du gin. Bien sûr, cela nous permettait d’expérimenter de nouveaux mélanges. Pour la science. La chimie est fondamentale dans la science des fusées.

Énorme coup de cœur, vous l’avez compris, pour Vers les étoiles. Le roman qui allie tout ce que j’aime : un fond solide, une intrigue passionnante, une narration accrocheuse et une réflexion sur la manière dont le progrès scientifique peut changer la société.

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11 réponses

  1. shaya dit :

    Un beau coup de coeur aussi pour moi ce roman, il est vraiment intéressant !

  2. lutin82 dit :

    IL y a de quoi avoir un immense coup de coeur avec ce roman. J’ai vraiment adoré!!! J’en redemande et j’espère que ton article convaincra également d’autres lecteurs!

    • Lhisbei dit :

      Oui, j’espère que la suite sera à la hauteur (bien que les échos sont de l’ordre du « moins bon »). J’espère aussi que le roman trouvera son lectorat !

  3. Gros coup de cœur pour moi aussi. Un beau roman à sélectionner pour le prix ActuSF de l’uchronie

    • Lhisbei dit :

      Oui et j »espère que la suite sera à la hauteur. C’est un sérieux concurrent pour le prix, en effet mais, à la fin, il ne pourra en rester qu’un… (et c’est toujours un déchirement de choisir le lauréat)

  4. Vert dit :

    J’ai très envie de le lire, il sera sûrement dans ma prochaine fournée d’achats ^^

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